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Les Bibliothécaires de Dieu:post

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Derrière les murs d’un brun grisâtre, dans des bunkers souterrains dont la température et l’humidité sont contrôlées, se trouvent les autres raisons pour lesquelles la Vat ne ressemble à aucune autre bibliothèque : ces collections qui font d’elle le plus grand trésor de textes fondateurs de la tradition occidentale.

Le Billisme:post

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Voilà donc, au milieu des années 1950, qu’au moins deux cent mille chômeurs “de naissance” (selon la revendication effrontée d’un chef Bill) constituent la majorité des Kinois. Les plus délurés d’entre eux s’entichent du personnage de Buffalo Bill, figure mythique du grand chasseur.

Les Grimpeurs:post

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Nombreux sont les coureurs qui parlent de Jock comme du père de l’équipe, tandis que lui les désigne comme ses enfants. Le Rwanda est évidemment mieux connu pour son passé fratricide, mais Jock ne cherche jamais à connaître l’histoire des cyclistes en dehors de ce qu’ils veulent bien lui dire. “Je ne m’intéresse qu’à leur potentiel, c’est tout”, m’affirme-t-il. Il y a dix-sept ans, pendant le génocide, les coureurs étaient tout juste des enfants. Ils n’ont eu aucune prise sur les crimes qui ont défini leur pays. Et cependant tous, Hutus et Tutsis, en ont gardé des séquelles et connaissent l’histoire de chacun. Ils savent qu’ils se sont trouvés divisés par leur identité dans le passé, et que ces divisions figurent toujours au tableau de la vie rwandaise. Mais ils veulent être connus pour autre chose.

Manuel de survie:post

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Cette brochure a été conçue à l’intention des services de protection civile, de la police et des pompiers. Les membres de ces services y trouveront les consignes à suivre en cas d’alerte, à l’intérieur comme à l’extérieur de la maison, et qu’ils convient d’indiquer à la population. D’autres conseils seront diffusés ultérieurement en ce qui concerne les comportements à adopter sur le lieu de travail ainsi que dans les écoles, lycées et collèges.

Polygones:post

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Le Kazakhstan est immense : neuvième plus grand pays du monde avec des steppes très peu peuplées. Ce sont les raisons principales, martelées comme des excuses, de l’implantation des polygones dans cette ancienne république soviétique. Au sud de Semipalatinsk, le long du lac Balkhach, la deuxième plus grande étendue d’eau du Kazakhstan, se trouve le polygone de Sary Shagan et son ancienne ville fermée : Priozersk. À l’image d’autres polygones comme celui de Semipalatinsk ou de Baïkonour, le polygone de Sary Shagan s’étend sur des milliers de kilomètres carrés.

Les morts de ma cour:post

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Cette nuit-là, quand ils ont massacré les Juifs, c’était impossible de sortir, sinon on risquait une balle dans la tête, direct. Pépé a dit : “Ils s’en sont pris aux Kułaga. Ils doivent être en train de leur bousiller leurs ruches”, ça faisait un tel boucan. Mais on pouvait pas mettre le nez dehors. C’est seulement le lendemain matin qu’on a su ce qui c’était passé. La foule avait déjà commencé à s’agglutiner, parce que les gens passaient par là pour aller à l’église à Kiełczewice. Quelqu’un a demandé à ma mère qui était devant la maison : “Et vous, vous voulez pas voir les harengs ?” Parce qu’ils étaient alignés comme des harengs dans une boîte. Maman et pépé étaient effondrés. Je suis allée voir. Il y avait des morts par terre. On les avait déshabillés. Pas complètement, non, ils étaient en slip ou en caleçon long. Je ne suis pas restée longtemps, on m’a vite fait rentrer. Après, j’ai entendu dire que des gens étaient venus avec des petites pinces et qu’ils leur avaient retiré leurs dents en or. Il y en avait qui riaient de ces pinces.

Memento Mori:post

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J’avais cinq ans la première fois que ma grand-mère Parashkeva m’a emmené à un enterrement. Elle était maire d’un petit village du nord de la Bulgarie et il lui incombait de prononcer l’éloge funèbre de ses électeurs morts. À l’époque, les prêtres étaient bannis, avec leurs promesses marmonnées d’un monde meilleur (que pouvait-on rêver de mieux que la vie en République populaire de Bulgarie ?), si bien que ma grand-mère était devenue une sorte de prêtresse séculaire, une Périclès au féminin. Elle officiait aux mariages et aux enterrements.

Senna le Brésilien:post

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La brume matinale ne tarderait pas à laisser place à un ciel immaculé. C’était l’annonce d’une belle journée de fin d’été. Tout à mon enthousiasme juvénile à l’idée d’assister à un championnat du monde de karting, j’étais loin de me douter que je m’acheminais vers une rencontre qui allait être déterminante pour ma vie d’homme et de journaliste. Une rencontre qui, ce matin de septembre 1978 au Mans, se matérialiserait sous la forme d’une silhouette vêtue de noir portant un casque jaune se découpant au milieu d’une meute de pilotes venus de tous les continents. Son style de pilotage révélait une osmose peu commune entre l’homme et sa frêle machine. Un tel flirt avec les lois de l’équilibre et un tel engagement physique ne pouvaient que susciter la curiosité et l’envie d’en savoir plus sur cet anonyme n° 70, identifié sur le programme comme étant un Brésilien de dix-huit ans ayant pour nom Ayrton da Silva et dont c’était la première apparition en Europe.

Une visite à son stand s’imposait. Alors que je m’attendais à découvrir un costaud à la mine décidée, je tombais sur un jeune homme à la silhouette frêle, aux traits fins, presque féminins. Son regard sombre, aux aguets, laissait transparaître quelque chose qui ressemblait à de la timidité ou peut-être à de la méfiance. À l’époque, celui qui allait devenir un pilote de légende ne maîtrisait pas trop l’anglais et ne parlait, outre le brésilien bien sûr, que l’italien, la langue d’origine de sa mère, Neide, mais aussi celle de son équipe de mécanos. C’est donc dans une sorte d’espéranto italo-britannique que notre premier échange eut lieu. Je crois pouvoir dire qu’entre nous est née ce jour-là une certaine complicité qui devait durer plus de quinze ans.

De sang chaud:post

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Je voudrais dire au lecteur de s’arrêter ici, de ne pas poursuivre. De ne pas regarder ces photos. Je voudrais dire au lecteur de ne pas ramener ce journal chez lui s’il a des enfants, de ne pas le laisser traîner s’il a une fiancée, un compagnon, un mari ou une femme qui n’a pas l’estomac bien accroché ou qui est incapable de supporter certaines images. Je voudrais dire au lecteur de dissimuler les pages, de les garder cachées. Je voudrais dire au lecteur qui risquerait de montrer ce journal à son voisin dans le train, le métro, le bus, de ne pas l’ouvrir. Je voudrais lui conseiller tout cela, mais je ne le fais pas. Au contraire, je sais parfaitement qu’en écrivant ces mots, je l’incite à les regarder, ces photos, peut-être même avec une plus grande attention. Mais je ne peux faire autrement que de l’avertir : elles le dérangeront, et non parce qu’elles montrent l’impact des balles et le martyr des corps. Ce qu’elles racontent ne s’arrête pas là. Ces photos décrivent un monde et ses rouages.

Adieu à tout ca:post

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Rétrospectivement, il me semble que cette époque-là, quand je ne connaissais pas encore le nom de tous les ponts, fut plus heureuse que la suivante, mais peut-être comprendrez-vous ce que je veux dire au fur et à mesure. Ce que je veux vous raconter, c’est notamment ce que c’est d’être jeune à New York, comment six mois peuvent devenir huit ans avec la facilité trompeuse d’un fondu enchaîné, car c’est ainsi que m’apparaissent aujourd’hui ces années-là, en une longue séquence de fondus enchaînés sentimentaux et de vieux tours de passe-passe de cinéma – les fontaines du Seagram Building se fondent en flocons de neige, j’entre par une porte à tambour à vingt ans et j’en ressors beaucoup plus vieille et dans une rue différente. Mais surtout, ce que je veux vous expliquer, et au passage m’expliquer à moi-même peut-être, c’est pourquoi je ne vis plus à New York. On dit souvent que New York, c’est une ville réservée aux très riches et aux très pauvres. On dit moins souvent que New York est aussi, du moins pour ceux d’entre nous qui venaient d’ailleurs, une ville réservée aux très jeunes.

Loving versus Virginia:post

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Une nuit de juin 1958, Richard Perry Loving et sa femme Mildred dorment paisiblement dans leur maison près de Bowling Green en Virginie quand, soudain, sans sommation, le shérif du comté, sur dénonciation anonyme, fracture la porte et les arrête au beau milieu de la nuit. Leur crime ? Richard Loving est blanc, Mildred Loving, née Jeter, est noire d’origine cherokee. Tous deux amoureux, ils se sont mariés cinq semaines plus tôt, dans l’État voisin de Washington, dans le district de Columbia, en dépit de la loi interdisant les mariages mixtes dans l’Etat de Virginie. Les époux Loving plaident coupable et sont condamnés à vingt-cinq ans de prison pour violation de la loi de Virginie et forfaiture, condamnation avec sursis à condition qu’ils quittent immédiatement l’Etat. Non pas par activisme politique mais par la simple volonté de faire respecter leur droit individuel, les bien nommés époux Loving se lancent dans une odyssée judiciaire de neuf interminables années, qui va les mener devant la Cour suprême des Etats-Unis à Washington où ils “baptiseront” de leur nom l’un des arrêts pivots de l’histoire américaine récente : “Loving versus Virginia”. Au cœur de l’affaire, une histoire d’amour.

Une belle mort:post

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Récemment, mon père décéda d’un lymphome T. Bien que sa mort n’ait pas été aussi effrayante que certaines de celles auxquelles j’avais assisté, ou dont j’avais lu le récit, elle ne fut pas facile non plus. Cet homme courageux, qui toute sa vie durant ne s’était plaint que rarement, éprouva pendant des mois des douleurs et, j’imagine, des craintes (bien qu’il n’en parlât jamais) dues au chagrin, à l’épuisement et aux faux espoirs. Puis la véritable horreur commença. La dernière fois que je le vis sur ses pieds, par une journée d’hiver nuageuse, nous allâmes marcher ensemble, et il nous fit traverser un petit cimetière. Il me dit qu’il n’avait pas peur de la mort. Il avait la chance d’avoir de bons médecins et de bons amis. Et la chance, pensait-il, d’habiter en Suisse, qui autorise le suicide assisté. Malheureusement, il n’avait pas préalablement signé le formulaire approprié, si bien que quand l’heure vint, l’organisation sur laquelle il comptait ne put lui venir en aide. Je n’oublierai jamais le coup de fil désespéré que ma sœur donna à l’association ; d’abord elle plaida, puis elle renonça. Pas plus que je n’oublierai, bien sûr, le dimanche où j’arrivai au chevet de son lit de mort, quand cette âme stoïque, larmes aux yeux, dit au médecin : “Je veux mourir aujourd’hui.” Mais il ne le pouvait pas.

Admir:post

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“Je suis né trois fois”, dit-il soudain, et la fumée se met à danser sous l’inflexion de son souffle. Sa mère, rompant un silence de plusieurs jours, dit : “Si seulement tu étais mort à la guerre.” Puis elle pense à sa pension de veuve et que la Bosnie-Herzégovine la paierait bien davantage s’il était un Šehid, mort à la guerre pour son pays de lys. Mais au lieu de mourir, il est né trois fois. La femme en face de lui, à la bouche tendue par la curiosité, va apprendre comment tout est arrivé.

Mobutu Zone:post

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La route est déserte, l’endroit loin de tout. Je commence à regretter la horde de fonctionnaires qui me traquait jusque-là, à l’aéroport. Mauvaise couleur du carnet de vaccination, ordre de mission corné, tampon d’un improbable ministre du Voyage… leur inventivité dans l’art du racket m’éblouit. La rage impuissante de mes débuts en RDC s’est évanouie avec la connaissance du pays, de sa corruption endémique érigée en système par un État démissionnaire.

Quel monde:post

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Chers Wendell,

Larry, Ed, Bob

& Gurney,

Amis, j’ai un terrible poids sur la conscience. Je ressentais le besoin d’écrire et de parler d’une chose à quelqu’un et, comme je l’ai dit il y a longtemps à Larry, vous êtes les meilleurs confidents que je connaisse. Aussi, soyez un petit peu indulgents avec moi ; je ne suis que souffrance. Nous avons confectionné le cercueil nous-mêmes (George Walker, surtout). Zane, les amis de Jed et les membres de la confrérie ont creusé la fosse dans un joli endroit, entre le poulailler et la mare. Page a trouvé la pierre et l’a gravée. Tu aurais été fier, Wendell, en particulier du cercueil – en pin clair, bordé et orné de séquoia. Les poignées en corde de chanvre épaisse. Et toi, Ed, tu aurais apprécié le tissu de revêtement. C’était une pièce de brocart tibétain, qu’Owsley avait donnée à la Mountain Girl il y a quinze ans, cousue d’or et d’argent, aux motifs brun roux représentant des phœnix jaillissant des flammes.

L’Inquiétant terrain connu:post

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Le matin du 9 juillet 2013, aux alentours de 2 heures, une voiture piégée explosait dans la banlieue sud de Beyrouth, en plein bastion du Hezbollah, faisant plus d’une cinquantaine de blessés.

Diem Perdidi:post

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Elle se rappelle son nom. Elle se rappelle le nom du Président. Le nom du chien du Président. Elle se rappelle dans quelle ville elle vit. Dans quelle rue. Dans quelle maison. Celle avec le gros olivier, dans le tournant.

Farm Security Administration:post

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P our décrire la démarche à l’œuvre dans Témoignage, États-Unis, l’auteur Charles Reznikoff citait cette phrase d’un poète chinois du XIe siècle : “La poésie présente l’objet afin de susciter la sensation. Elle doit être très précise sur l’objet et réticente sur l’émotion.” Rien n’est moins vrai dans cet ensemble de photographies de la Farm Security Administration : l’objet précis, la sensation prégnante, l’émotion à distance. Affleure par-delà les visages, la voix des humbles, par-delà les routes désertes ou les paysages désolés l’Amérique des laissés-pour-compte. Un sondage d’images recueilli non par une armée d’administrateurs zélés mais par une bande de photographes dispersés aux quatre vents à la recherche de l’image juste.

Les os de la discorde:post

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Aux États-Unis, l’histoire naturelle est mise aux enchères cinq ou six fois par an. Un dimanche de mai 2012, une grande vente s’est tenue au Dia Center for the Arts de Chelsea, qui l’accueillait pour l’occasion. La vente, organisée par une entreprise du nom de Heritage Auctions, s’est ouverte sur deux géodes d’améthyste qui ressemblaient aux oreilles d’un lapin sur le qui-vive. Puis, des météorites, du bois pétrifié, des défenses d’éléphant ; des mille-pattes, des scorpions et des araignées préservés dans de l’ambre ; des quartz précieux, des cristaux et des fossiles. Les fossiles allaient de petits animaux aquatiques de l’Éocène incrustés dans de la pierre à des restes de dinosaures de la fin du Crétacé. Ce jour-là, l’orteil articulé et la griffe d’un dinosaure marocain ont été vendus à soixante-trois mille dollars et la dent d’un tyrannosaure – vingt-sept centimètres de la racine à la pointe – à presque quarante mille.

Que le mammouth revienne !:post

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La première fois que Ben Novak vit un pigeon voyageur, il tomba à genoux et resta dans cette posture pendant vingt minutes sans mot dire. Il avait seize ans. À treize ans, il avait vu la photo d’un de ces pigeons dans un livre de l’Audubon Society et “ç’avait été le coup de foudre”. Mais il ne savait pas que le Science Museum du Minnesota, qu’il visitait dans le cadre d’un programme scolaire d’été destiné aux lycéens du Dakota du Nord, en détenait dans ses collections, de sorte que, quand il aperçut une vitrine contenant deux pigeons empaillés, un mâle et une femelle figés dans des poses naturelles, il fut sidéré, submergé d’émotion, pris d’une sorte d’admiration empreinte de tristesse pour la beauté de ces oiseaux : leur poitrail d’un auburn brillant, leur dos gris ardoise et, autour de leur nuque, le poudroiement iridescent qui changeait en fonction de l’angle de la lumière. Avant que ses chaperons ne l’entraînent hors de la salle, Novak eut le temps de prendre une photo avec son appareil jetable.