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Abitibi Canyon:post

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Quand mon petit-cousin Richard m’a dit qu’il venait arrêter Rémi pour complicité dans l’attentat au barrage d’Abitibi, j’ai tellement ri qu’il en a piqué un fard. Richard, c’est notre sergent de la police tribale : le costaud qu’on envoie quand une soirée trop arrosée tourne mal ; quand il y a du grabuge entre un mari violent et les frangins de l’épouse. S’il y a besoin d’un gros bras, Richard s’y colle : par chez nous, on le surnomme le Pacificateur. Mais qu’il vienne pour Rémi, l’un de son sang, ça n’avait pas de sens. Rémi est l’aîné des enfants-grenouilles : il ne sait même pas ce que c’est qu’un barrage, sans parler de le faire sauter.

Les Manifestants:post

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Ce samedi-là, aux alentours de vingt-trois heures, le médecin s’arrêta à nouveau à son cabinet. Il avait depuis peu pris l’habitude de se rendre chaque semaine au club, pour une partie de bridge. Mais ce soir, elle avait été interrompue pour la troisième fois, et ce n’est que maintenant qu’il rentrait de sa visite à Miss Marcia Pope. Grabataire, refusant tout traitement médical et en particulier les tranquillisants, elle avait une attaque tous les matins avant le petit-déjeuner et bizarrement souvent le samedi soir. Mais elle n’avait pas perdu la mémoire. Elle pouvait se distraire et réciter Shakespeare à profusion, l’“Arma virumque cano”, entre autres classiques. Plus Miss Marcia Pope récitait avec ardeur, plus son vieux visage prenait un air innocent. Ses traits rajeunissaient.

— Elle s’endormira normalement maintenant, je pense, avait-il dit à sa dame decompagnie, qui n’avait pas bougé de son fauteuil à bascule.

Anna la Puttana:post

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Enfant, je n’arrivais pas à imaginer l’état d’âme d’un homme amoureux d’une femme-loutre. Comment se sentait-on face à un amour sans espoir, non en raison d’un refus, mais par la force même de la nature, parce que les choses étaient agencées de telle sorte que personne ne pouvait les changer ? J’éprouvais face à cette femme un sentiment comparable : attiré par elle, mais incapable de l’aimer.

There’s no business:post

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Manny Hyman était dans le showbusiness depuis l’âge de seize ans. Quarante ans de galère et même pas de quoi s’offrir une cuvette pour gerber dedans. ll opérait dans l’un des salons du Sunset Hotel. Le petit salon. Lui, Manny, incarnait “Le Comique”. Vegas avait changé. L’argent était parti vers Atlantic City, où tout était plus frais, plus neuf. Et puis, il y avait cette foutue récession. “La récession, leur disait Manny, c’est quand votre femme se tire avec le premier venu. La dépression, c’est quand le premier venu vous la ramène. Quelqu’un m’a ramené la mienne. Il y a sûrement un truc marrant là-dedans, si je trouve quoi, je vous le fais savoir…”

Manny était dans la loge, à téter une pinte de vodka. Il était assis devant la glace… cheveux battant en retraite… front luisant, nez piquant vers le bas, dévié sur la gauche… les yeux sombres et tristes…

Merde, pensa-t-il, je suppose que c’est dur pour tout le monde. On ralentit mais il faut continuer d’avancer. C’est ça ou alors se coucher sur les rails.

On frappa à la porte.

Ambitions:post

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Par une journée d’hiver, peu de temps avant que Jim évoque pour la première fois la chirurgie esthétique, elle reçut un coup de téléphone de la fille d’Antonia, qui vivait à Brooklyn. La fille et sa petite amie donnaient une fête pour la dernière soirée d’Hannukah, et elles espéraient que Betsy et Jim viendraient. C’était là une étrange invitation, étant donné la haine notoire de Jim pour les fêtes juives et la haine tout aussi notoire d’Antonia pour Jim – Betsy soupçonna que la fille, en les invitant, voulait en fait exaspérer Antonia –, mais il n’y avait pas grand danger que Jim dise “oui”. C’est en tout cas ce qu’elle pensait. Ce soir-là, quand il rentra du travail, il éclata de rire avant de dire : “Une fête d’Hannukah lesbienne ? Hé hé hé ! Vaut mieux pas que j’en parle à Hagstrom, sinon il va vouloir venir avec nous pour voir à quoi ça ressemble.”

La Famélique:post

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Au début, bien longtemps avant les femmes, il avait vécu dans une chambre. Il n’escomptait aucune amélioration de son sort. Il était fait pour vivre là : une fenêtre, une douche, une plaque de cuisson, un petit frigo calé dans les toilettes, et un placard bricolé pour ranger ses maigres possessions. Il existe une sorte de monotonie qui s’apparente à la méditation. Un matin, alors qu’il buvait son café, les yeux dans le vide, la lampe murale prit feu. Mauvaise installation électrique, songea-t-il calmement, et il éteignit sa cigarette. Il regarda les flammes grandir, l’abat-jour commencer à se gondoler puis se racornir. Le souvenir s’arrêtait là.

Le Figuier et la Guêpe:post

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C’était l’année 1979 et je venais de commencer l’école primaire. Cet été-là, je fus témoin pour la première fois de ce qui plus tard deviendrait connu sous le nom d’iskokotsha, une mode qui, dans l’euphorie d’un Zimbabwe fraîchement indépendant, entraînerait l’épicentre mouvant de la danse populaire à serpenter résolument, et de façon séduisante, vers le haut du corps, des pieds vers les hanches – une pantomime sexuelle aux mouvements outrageusement suggestifs qui passionnerait notre jeune nation pendant toute la décennie à venir.

Hommage à Hemingway:post

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Il s’en tint là, en espérant que ses élèves réfléchiraient aux conjectures que nous faisons machinalement sur les gens – et même à la possibilité que ces deux-là aient été des touristes heureusement mariés, et que le mari se fût toujours habillé et eût toujours porté sa barbe comme ça. Il espérait aussi qu’ils réfléchiraient à l’influence de la vie sur l’art, et de l’art sur la vie. Et s’ils avaient posé la question, il aurait répondu que, pour lui, le Hemingway romancier était comme un athlète dopé aux stéroïdes.

Tyrannosaurus Sex:post

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J’étais étendu sur mon lit un vendredi soir, terrassé par l’angoisse, quand j’ai reçu le coup de fil d’un ami m’invitant à une fête.

“Ça te dit ? m’a demandé Max. Y aura plein de meufs et de gnôle.

– Je sais pas. C’est chez qui ?”

J’ai gratté mon menton hérissé d’une barbe de plusieurs jours. Est-ce que ça valait le coup d’aller traîner mon cul là-bas ? Une canette en verre posée en équilibre sur la poitrine, je fixais le plafond, espérant trouver la réponse dans les taches d’humidité. Le vacarme de la ville montait par la grande fenêtre ouverte qui donnait sur un mur de brique.

Les Fantômes de Lexington:post

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Au cours des deux ans que j’ai eu l’occasion de passer à Cambridge, dans le Massachusetts, j’ai fait la connaissance d’un architecte : bel homme, la cinquantaine, cheveux poivre et sel. Pas très grand, mais avec une belle musculature : il aimait nager, et allait à la piscine tous les jours. Il jouait au tennis aussi, de temps en temps. Disons qu’il s’appelait Casey. Casey, donc, était célibataire et partageait une vieille demeure de Lexington, dans la banlieue de Boston, avec un accordeur de piano taciturne, au teint maladif, du nom de Jeremy, qui devait avoir dans les trente-cinq ans. Jeremy était grand, souple et élancé comme un saule, les cheveux légèrement clairsemés.

6 juin 1958 Caracas sans eau:post

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Après avoir écouté à la radio les informations de 7 heures, Samuel Burkart, un ingénieur allemand qui vivait seul dans un penthouse de l’avenue Caracas, dans le quartier de San Bernardino, descendit à l’épicerie du coin acheter une bouteille d’eau minérale pour pouvoir se raser. C’était le 6 juin 1958. Contrairement à ce qui se passait depuis son arrivée dix ans plus tôt, ce lundi matin semblait mortellement tranquille. Aucun bruit de voiture, aucune pétarade de mobylette ne parvenaient de l’avenue Urdaneta toute proche. Caracas avait l’air d’ une ville fantôme. La chaleur accablante des derniers jours s’était atténuée mais dans le ciel d’un bleu intense, pas un seul nuage ne bougeait. Dans les jardins des villas, sur le parterre de la place de l’étoile, les arbustes étaient morts. Le long des avenues, les arbres habituellement couverts de fleurs rouges et jaunes à cette époque de l’année dressaient leurs branches nues vers le ciel.

Elle lui demanda combien de temps il restait avant la fin du monde:post

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Ce qu’ils firent cet été-là fut de parcourir en Cadillac les plages des régions côtières du centre. Virditti inclinait le siège du conducteur, fermait les yeux et fredonnait les lèvres closes de vieilles chansons qu’une femme lui avait enregistrées sur une cassette des années plus tôt. “Memories are made of these”, entendait-on. Il tirait de temps à autre sur sa cigarette ; seul geste permettant, à qui l’aurait observé depuis l’extérieur, de savoir qu’il ne dormait pas. Très précisément depuis l’autre extrémité de la plage ; j’étais là, sur ma serviette, étendu sur le ventre, avec des jumelles.

Merci pour le feu:post

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Mrs Hanson était une jolie femme à la quarantaine un peu fanée qui vendait des corsets et des gaines, en représentation hors de Chicago. Durant de nombreuses années, son secteur avait balayé Toledo, Lima, Springfield, Colombus, Indianapolis, et Fort Wayne, et son transfert dans le district Iowa-Kansas-Missouri valait une promotion, car son entreprise se trouvait plus solidement implantée à l’ouest de l’Ohio.

À l’est, elle bavardait volontiers avec sa clientèle et, à la conclusion d’une affaire, il n’était pas rare qu’elle se vît offrir un verre ou une cigarette dans le bureau du responsable des achats. Mais elle découvrit bientôt qu’il en allait autrement dans son nouveau district.

Kolossoff:post

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Je fumai en scrutant mes yeux dans le miroir pour voir le reflet de mon reflet dans le brillant de mes pupilles. Ce reflet dans le reflet sera plus tard la musique qui sortira de mes doigts. La transformation opérait. À quelques minutes de la performance, je n’étais déjà plus le même Kolossoff. Je m’étais préparé à cette mutation depuis le petit matin. Je n’avais parlé à personne, je n’avais pas vraiment vécu.

La Maladie du rire:post

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C’était, je crois, au cours d’une courte pause entre deux opérations bénignes. J’étais adossé près d’une lucarne en train de contempler rêveusement un marabout perché au faîte du grand jujubier qui recouvrait la cour de son ombre philanthrope lorsque l’infirmière en chef vint m’avertir d’un problème. Elle refusa de m’en dire plus – ne sachant peut-être pas ce qu’il y avait de plus à dire que le mot problème – et me conduisit en toute hâte dans le hall d’accueil qui, habituellement désert, grouillait d’une agitation novice. Mes sens s’aiguisèrent comme ils n’en avaient plus l’habitude depuis des semaines, et ma contenance apathique, qui s’était progressivement accoutumée à la douce vacuité du district, changea en un instant.

Quatre centimètres de gloire:post

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De fines volutes de fumée s’échappaient lentement par la porte ouverte du bâtiment et par une fenêtre au premier, ouverte elle aussi, avant de se dissiper dans l’air. Au-dessus, au second étage, le visage d’un enfant – très jeune et apparemment juché sur la pointe des pieds – était plaqué contre la vitre. Ses traits trahissaient la perplexité, mais pas la peur. L’homme à gauche d’Earl Parish l’aperçut en premier.

“Hé ! cria-t-il en le montrant du doigt, y a un gosse là-haut !”

Les autres levèrent le nez et répétèrent : “Y a un gosse là-haut.”

“On a donné l’alarme ? demanda un quidam qui venait de surgir sur les lieux.

— Oui, répondirent en chœur plusieurs voix, et l’une d’elles d’ajouter : les camions de pompiers devraient arriver d’une minute à l’autre.”

L’homme qui avait repéré l’enfant fit l’éloge de sa propre découverte.

“Il est drôlement bien ce gamin, il pleure pas, ni rien.

— Si ça se trouve, il se rend même pas compte de la situation.

— Les pompiers seront là dans une seconde. Ça servirait à rien d’essayer
d’intervenir. Avec leur échelle et tout le bazar, ils le sortiront de là bien
plus vite que nous.”

Les Dimensions d’une ombre:post

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Miss Abelhart sortit seule de l’église. Son pas vif claquait, net et assuré, sur le ciment des marches – pas le cliquetis des hauts talons, mais quelque chose de plus dur et de plus lourd.

Diem Perdidi:post

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Elle se rappelle son nom. Elle se rappelle le nom du Président. Le nom du chien du Président. Elle se rappelle dans quelle ville elle vit. Dans quelle rue. Dans quelle maison. Celle avec le gros olivier, dans le tournant.

Le jour qui a suivi la mort de Superman:post

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À bout de nerfs, secoué de tremblements, il arpentait frénétiquement le fouillis de son bureau au-dessus de la grange, remuant livres, bouteilles, toiles d’araignée et nids de guêpes maçonnes, tâchant de se rappeler où il avait bien pu poser ses lunettes teintées.

Ses lunettes spéciales. Il les lui fallait impérativement. Depuis ce matin, il repoussait l’excursion jusqu’au fossé à l’autre bout du champ parce qu’une infâme fumée picotant les yeux envahissait l’atmosphère. Dès les premiers balbutiements de l’aube, bien avant que ses yeux le démangent et que la douleur lui vrille les sinus, et même encore avant la confrontation qui venait d’avoir lieu avec ces deux autostoppeurs en bas dans le jardin, il avait compris que ce jour de tristesse serait insupportable sans la protection d’une armure lui permettant de voir la vie en rose. Ces fameuses besicles, s’était-il répété, mettraient sans doute du baume sur les plaies de la journée.

Pentatonique:post

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Les autres passagers me regardent, stupéfaits. Comment le leur reprocher ? Le monsieur à ma gauche me dévisage comme si je venais de sortir posément une bombe de mon bagage à main. La dame qui est à ma droite ne réagirait pas autrement si j’avais ouvert mon ordinateur portable pour aller sur un site porno. Or qu’ai-je donc fait, en réalité, pour provoquer cet ébahissement ? Je viens de prendre un baladeur Sony et d’y insérer une cassette, c’est tout. Il me faut pousser le volume au maximum à cause du bourdonnement des moteurs de l’avion. Car ce que je veux entendre, on ne l’entend plus jamais en cette ère de musique digitale. Je veux entendre le son qui me ramène, plus que tout autre, au temps de mon enfance. Ma madeleine à moi. Je parle, bien sûr, du souffle de la cassette.

Cet enregistrement en est particulièrement pourvu ; c’est l’une de ses gloires. Parce qu’il s’agit d’une copie de deux autres copies. De la bande d’une bande d’une bande, dont chaque reproduction est d’une infidélité plus évocatrice, et dont chacune a acquis une strate de souffle bienvenue. Au point qu’on pourrait croire au bout de quelques secondes que ce souffle est ce qu’on a voulu enregistrer et qu’alors l’arrivée du piano désarçonne l’auditeur.

Un domaine:post

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L’Asphodèle

Désormais, sept corporations régissent l’au-delà et nombre de personnes économisent leur vie durant pour être téléchargées vers celui qu’on considère comme l’être de premier ordre. D’autres, dont je suis, estiment qu’il leur faudra décrocher une bourse et accumuler les expériences. J’en ai fait une de trop. Peu après ma chute, j’ai postulé pour l’Asphodèle. Bien entendu, je savais que ce domaine spécifique ou “fournisseur d’au-delà” était administré par l’entité la plus ancienne du secteur. L’Asphodèle avait la réputation d’être le terrain le plus sûr et le plus complet. C’était le premier choix des artistes, poètes, universitaires, voire des hommes ou femmes politiques et des vedettes de cinéma. Les professeurs – j’en étais un avant mon accident – le retenaient systématiquement pour peu qu’ils en aient les moyens.