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Foutue guerre:post

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Holden Caulfield est l’éternel compagnon de l’auteur durant la plus grande partie de sa vie adulte. Les pages qu’il habite et dont Salinger écrit la première à environ vingt-cinq ans, juste avant qu’il ne prenne le bateau vers l’Europe en tant que sergent, lui sont si précieuses qu’il les garde sur lui pendant toute la Seconde Guerre mondiale. Ces feuillets de L’ Attrape-cœurs prennent d’assaut les plages de Normandie, défilent dans les rues de Paris, assistent en maints endroits à la mort d’innombrables soldats et traversent les camps de concentration de l’Allemagne nazie.

John Fante et les “Dix de Hollywood”:post

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En effet, la plupart des membres des “Dix de Hollywood” étaient à peu près aussi éloignés du commun des mortels et de ses centres d’intérêt que, disons, il était fort peu probable de voir Walt Disney devenir parachutiste. Ils possédaient de vastes demeures à Los Angeles, des domestiques et des gardiens, et un certain nombre exerçait une grande influence dans les studios locaux ; si bien que quiconque se montrait hostile à leur cause subissait souvent de “justes” châtiments – autrement dit : des coups bas.

À la recherche du silence:post

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Le 29 août 1952, David Tudor monta sur la scène du Maverick Concert Hall, près de Woodstock, dans l’État de New York, s’assit au piano et pendant quatre minutes et demi ne produisit pas un son. Il interprétait “4’33””, une œuvre conceptuelle de John Cage. On l’a baptisée le “morceau silencieux”, mais son objectif est d’inviter les gens à écouter. “Le silence n’existe pas, dit Cage au souvenir de la première. On pouvait entendre le vent souffler au dehors pendant le premier mouvement. Pendant le deuxième, des gouttes de pluie se sont mises à crépiter sur le toit et pendant le troisième, l’auditoire lui-même produisit toutes sortes de bruits intéressants en parlant et en quittant la salle.”

De fait, certains membres de l’auditoire n’avaient que faire de cette expérience, quoiqu’ils aient épargné leurs protestations les plus retentissantes pour la session questions-réponses qui s’ensuivit. On rapporte notamment que l’un d’entre eux lança : “Bonnes gens de Woodstock, boutons ces gens hors de la ville !” La mère de Cage elle-même nourrissait quelques doutes. Lors d’un concert ultérieur, elle demanda au compositeur Earle Brown : “Sérieusement, Earle, vous ne trouvez pas que John est allé trop loin cette fois-ci ?”

Splendeur de l’obsession:post

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Il semble plutôt que leur statut tragique de films “disparus” vient du fait qu’ils n’existent que sous une forme tronquée, expurgée, ayant été arrachés des mains de leurs réalisateurs visionnaires par des fonctionnaires de studio qui étaient trop lâches et obsédés par les profits financiers pour accorder à ces cinéastes une certaine marge auteuriste. Comme ils sont tous deux très antérieurs à l’époque de préservation des films considérés comme des œuvres d’art et un héritage précieux – Les Rapaces sont sortis en 1925, La Splendeur des Amberson en 1942 –, ils ont souffert l’indignité supplémentaire de ne pas pouvoir être restaurés ; à cette époque, les studios ne conservaient pas les séquences coupées, en pensant aux futurs director’s cuts des D.V.D., si bien que les copies nitrate tirées et retirées à partir des versions originales étaient – en fonction du film dont on parle, et du récit auquel on croit – brûlées, jetées à la poubelle, balancées dans le Pacifique, ou tout simplement abandonnées dans des caves où elles se décomposaient. Des deux sagas, La Splendeur des Amberson constitue le cas de figure le plus horriblement violent.

Who Put The Bomp ?:post

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Qui a “posé le bomp” ? Barry Mann, bien sûr. Cet ancien étudiant en architecture de Flatbush, Brooklyn, l’a composé, chanté et fait entrer dans les charts en 1961, à vingt-deux ans à peine (sur sa lancée, il allait écrire avec sa femme, Cynthia Weil, une kyrielle de hits au premier rang desquels “You’ve Lost that Lovin’Feeling”, désigné en 1999 comme la chanson la plus programmée du XXe siècle sur les radios et télés américaines). Les paroles de “Who Put the Bomp” sont de Gerry Goffin, un autre natif de Brooklyn, mari de Carole King et compositeur d’une autre kyrielle de hits adolescents dans les années 1960, dont “The Loco-Motion” et “He Hit Me (And it Felt Like a Kiss)”. “Who Put the Bomp” (sans point d’interrogation, pour une raison inconnue) est un témoignage de gratitude, un hymne à la gloire de l’homme qui a fait naître l’amour chez la petite amie du chanteur. L’homme, précisément, qui a “posé le bomp dans le bomp ba bomp ba bomp”, et “le ram dans le ram a lam a ding dong”. De l’avis du chanteur, le cœur de sa petite amie (ainsi sans doute que son bas-ventre) ont été mis en émoi par les syllabes sans queue ni tête des basses, au son des vieux quarante-cinq tours qui accompagnaient deux figures imposées des amours adolescentes : les soirées dansantes, et les brefs instants d’intimité.

Faux Paris:post

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Quelle aurait été, par exemple, la vision d’un pilote allemand en 1918 ? Par une nuit de pleine lune, à haute altitude, il aurait sans doute suivi, depuis ses positions au nord de la Picardie, le bandeau des routes ou des lignes de chemin de fer le conduisant vers la capitale française, puis, croyant survoler la zone, il aurait tenté d’identifier la Seine étincelante et sa courbe caractéristique qui scinde la ville en deux. Dans les ténèbres de la terre, il aurait ensuite cherché à repérer ses cibles potentielles (gares, usines, monuments) à partir des taches de lumière signalant la grande ville et ses principaux édifices. Peut-être se serait-il alors laissé prendre au subterfuge de Jacopozzi, et aurait-il largué ses bombes sur les champs du val d’Oise à vingt kilomètres de Paris ? On peut également imaginer que, sur le chemin du retour, il aurait repéré une autre grande ville semblable à la première laissant apparaître le doute dans son esprit. Dans la fraîcheur piquante de l’altitude, il aurait ressenti soudainement le coup de chaud provoqué par son ahurissement. Pouvait-il y avoir deux Paris ? Quelle était cette physionomie urbaine qui, en bas, comme le dessin d’un monstre gigantesque, surgissait du tapis charbonneux de la terre ?

La Folie merveilleuse:post

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Justo Gallego Martínez construit une cathédrale de gravats et de ferraille depuis cinquante ans. Quand il a commencé, le mur venait d’être érigé à Berlin et Youri Gagarine contemplait la Terre depuis l’espace. Gallego a aujourd’hui quatre-vingt-six ans mais il continue de se lever tous les matins à sept heures et d’enfiler son bleu de travail. Comme il a souvent froid, il s’enroule, même en été, une écharpe autour du cou et se met un bonnet rouge feu sur la tête. Gallego ressemble alors un peu à l’unique moine d’un ordre singulier.

Jeremy & Theresa:post

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C’est à Washington, par une pluvieuse nuit d’octobre, que la famille et les amis de Jeremy Blake se sont réunis lors d’une messe privée à la Corcoran Gallery of Art pour lui rendre un dernier hommage. Blake, artiste de trente-cinq ans reconnu dans le monde entier pour ses “peintures en mouvement” aussi intenses que torturées, figures animées associant l’art abstrait et le film numérique, a mis fin à ses jours dans la nuit du 17 juillet 2007, s’enfonçant dans l’océan Atlantique à Rockaway Beach, dans le Queens.

“Je vais rejoindre la charmante Theresa”, pouvait-on lire au dos d’une carte de visite posée près de ses vêtements, sur la plage. Des hélicoptères de police sondèrent les alentours des jours entiers dans l’espoir de le trouver vivant. Ses proches priaient pour qu’il le soit, avançant que son passeport avait disparu et qu’il avait acheté un billet d’avion pour l’Allemagne. Mais le 22 juillet, un pêcheur aperçut son corps flottant à vingt-cinq kilomètres au large de Sea Girt, dans le New Jersey.

Qui l’encre, qui le texte ?:post

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C’est un souvenir imprécis.

Vue frontale. Noir et blanc. Un homme est assis derrière une table. C’est un film. Sur la table, un encrier, du papier, une plume. Il trempe la plume dans l’encrier. Il écrit. Quoi ? Je ne sais plus. Ni même si le spectateur le sait.

Il écrit. Aucun doute là-dessus. Dans mon souvenir, on voit la plume diviser la feuille en boucles d’écriture. En gros plan. Macrophotographie. Ou pas tout de suite ? Ce n’est pas à exclure. La caméra nous laisse peut-être attendre avant de s’approcher. Peut-être aussi passe-t-elle parfois derrière lui avant de s’en retourner de face. Ou bien rien ne bouge. C’est très possible. Je dirais que c’est un plan séquence, à moins que le temps ne m’ait gommé le montage. Ce souvenir a vingt ans. Incapable de me rappeler si l’on peut lire ou non ce qu’il écrit. Ça changerait peut-être tout. Peut-être écrit-il des mots venant exactement contredire les miens.

Sex Without Pistols:post

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JOUR 2

17 h 11 Audition de Tatiana Anossova, quêteuse. C’est une femme d’un certain âge coiffée d’une tresse couronne, vêtue d’un gilet blanc et d’une jupe.

17 h 32 “Je travaille à la cathédrale du Christ-Sauveur depuis neuf ans…” Anossova est au bord des larmes. “À ce moment-là, j’étais à mon poste, je vendais des bougies à deux paroissiennes. J’ai entendu des cris déchirants. Et là, je vois, sur l’ambon… Je ne pouvais pas laisser l’argent sans surveillance, j’ai demandé aux paroissiennes de garder mon poste, et j’ai couru. Elles étaient là, vêtues de robes multicolores. Elles ont commencé à balancer leurs bras, leurs jambes. Je n’ai pas entendu ce qu’elles criaient, grâce à Dieu. Elles ne m’ont pas simplement injuriée, elles m’ont craché à la figure, elles ont craché sur mon Seigneur !”

17 h 37 Elle continue : “Je ne pouvais pas monter sur l’ambon : je suis une femme. Je me suis tournée vers un groupe de fidèles qui se tenaient contre le mur : ‘Pourquoi restez-vous debout ainsi ! Le Temple est profané !!!’ Deux hommes se sont avancés, puis Vinogradov est arrivé. Une des paroissiennes pleurait, une autre a fait un malaise cardiaque, à une troisième il a fallu donner un anxiolytique. Depuis, je pleure souvent. Personnellement, je manipule de l’argent dans mon travail, et je n’arrive plus à me concentrer pour rendre la monnaie. C’était un acte de haine, un acte hostile dirigé contre nous. Mon âme est meurtrie encore aujourd’ hui, j’aimerais vous la montrer, mon âme.”

Sir Quentin Blake, l’illustrateur-frontière:post

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Quentin Blake est devenu un trésor national britannique : cela le gêne un peu mais il s’en accommode vaille que vaille. Considéré comme un génie de l’illustration, il est devenu un pilier de la littérature jeunesse et a été anobli par le prince Charles le 20 février dernier. Un événement qui récompense cet auteur prolifique âgé de quatre-vingts ans.

Quentin Blake possède une maison de campagne en Charente-Maritime. La demeure est coquette avec ses volets bleus, son allée de graviers et le saule pleureur qui jouxte la maison. Les immensités plates des environs le réconfortent, dira-t-il, “loin de ces embêtantes montagnes”. Il y a chez Quentin Blake une amabilité alliée au goût de la blague. Chaussé de baskets, il monte avec allant les escaliers qui mènent à son atelier. Un papier peint fleuri orne une pièce austère ; sur des tréteaux, des planches couvertes de papiers épais, une palette d’aquarelles mouchetée d’éclaboussures, des plumes biseautées éparpillées çà et là.

Free as a Bird:post

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L’évènement Cinéma Paradiso me faisait rêver ; le diner américain avec les fauteuils en vinyles et les serveurs en uniformes, les décapotables devant l’écran plein air. J’avais envie d’y aller pour un milkshake à la fraise. Ou à la vanille.

Conversation avec Alex Ross:post

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Alex Ross est considéré comme l’une des voix les plus importantes de la critique musicale contemporaine, peut-être même de la critique d’art en général. Pour tous ceux qui écrivent actuellement sur la musique, il constitue une référence. Son premier ouvrage The Rest is Noise, paru aux États-Unis en 2008, et en France en 2010, est sans doute le texte clé sur la musique du XXe siècle. Prenant la forme d’un récit haletant, cette œuvre propose une lecture à la fois pertinente, sensible et puissante du XXe siècle saisi sous le prisme de sa musique. Elle parvient 
à transcender tous les poncifs : elle reste d’une précision historique inégalée, mais évoque aussi brillamment des génies du siècle dernier, et tout cela avec une grande sensibilité littéraire, en un mot : un chef-d’œuvre. Il existe un festival de musique à Londres qui porte son nom, The Rest is Noise festival, dont Alex Ross est le référent. Spécialiste de la musique classique et contemporaine, Alex Ross a également écrit de nombreux essais très élaborés sur les musiques populaires, notamment pour le magazine américain The New Yorker, dont il est le musicologue attitré.