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Un coup monté:post

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Assis sur un banc de Stockholm, les deux hommes semblent apprécier ce bel après-midi du 2 septembre 2009. Le premier, de taille moyenne, barbe blond-roux, lunettes de soleil, est vêtu d’une veste et d’une chemise à col ouvert. L’autre, plus trapu, les cheveux noirs et le teint mat, porte une veste militaire kaki. Ils contemplent la marina, à l’extrémité nord de Skeppsholmen, une petite île située là où l’eau douce en provenance des terres rencontre la mer Baltique.
Reliée au continent par un simple pont, Skeppsholmen offre un site idéal pour qui veut mener des affaires loin des oreilles indiscrètes. L’île abrite le Musée d’art moderne de Stockholm, qui draine suffisamment de touristes pour qu’un groupe de conspirateurs puisse se fondre dans la foule sans être dérangé. Le parc d’attractions situé sur l’autre rive, au sud-est, est si proche que les deux complices peuvent distinguer les bras levés des gens qui dévalent les montagnes russes.

Dans la peau d’une bunny:post

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Les premières décennies du vingtième siècle auront été le berceau des Follies Girls, puis des Wampas baby stars, ces jeunes et jolies starlettes promises à un brillant avenir. Les années soixante, elles, auront vu l’éclosion des Playboy Bunny Girls, décrites par leurs employeurs comme “les filles les plus enviées d’Amérique”.

Mais que se passe-t-il vraiment dans cet univers “trépidant et sophistiqué”? Pour le découvrir, SHOW a choisi une auteure mêlant les qualités discrètes d’une brillante étudiante, membre du prestigieux club Phi Beta Kappa, diplômée avec mention du Smith College, à celles, plus visibles, d’une ex-danseuse, ancienne reine de beauté. Elle a débuté son enquête quelques semaines plus tôt, armée d’un gros agenda et d’une petite annonce.

Le romancier doit-il s’engager:post

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J’ai lu récemment sous une plume tout à fait honorable qu’il allait falloir réévaluer Faulkner. La raison : il n’était, “après tout, qu’un petit Blanc du Mississippi”. On laissait entendre que les lecteurs ne pouvaient désormais plus se fier à lui, à sa connaissance de son sujet – l’oeuvre de sa vie ! – : ses romans, ses nouvelles, toutes et tous enracinés dans ce qu’il appelait “my country” : “mon pays”. Pendant la majeure partie de sa vie, Faulkner s’est vu nier toute réelle analyse critique de son oeuvre, impartialement ignoré au Nord comme au Sud. En quarante ans, seule une poignée de journalistes littéraires a été capable d’évaluer son travail à sa juste valeur. Se souvenir de tout cela nous amènerait peut-être à sourire de ce journaliste comme d’un écolier tout frais émoulu.

Ouvrière dans une fabrique de boîtes:post

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L’autre matin, je commençai la journée à l’aube, non pas avec les hédonistes, mais aux côtés de ceux qui gagnent leur vie à la sueur de leur front. Je me mêlai, comme si j’étais l’une des leurs, au flot des hommes pressés et des filles de tous âges et de tous styles. Afin de démêler le vrai du faux dans ce que racontent les ouvrières sur leurs salaires et leurs conditions de travail déplorables, j’avais en effet décidé de me faire embaucher dans un atelier. Je me mis donc à la recherche d’un emploi ne nécessitant pas la moindre expérience, ni référence ou quoi que ce soit d’autre pouvant jouer en ma faveur.

Trois hivers à Fort McMoney:post

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Les sables bitumineux sont le deuxième gisement mondial après celui de l’Arabie Saoudite, plus important que ceux de l’Irak, de l’Iran ou de la Russie […] En deux mots, c’est une entreprise de proportions épiques, égale à la construction des pyramides ou de la Grande Muraille de Chine, mais en plus grand.

Stephen Harper, Premier ministre du Canada, juillet 2006

Nous étions arrivés au bout du bout du monde par la seule route possible, la 63, l’“autoroute de la mort” comme on l’appelle ici, tant elle est fréquentée, étroite, et glissante ; belle aussi, perdue et perdante, et qui s’enfonce à plus de 400 kilomètres de la dernière ville digne de ce nom : Edmonton, Alberta.

Pink Panthers:post

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À un moment donné, le garde du corps me dit que le nombre réel de Panthers ne dépassait pas soixante personnes, sans indiquer de quelle source il tenait des chiffres aussi précis. “Ils ne se connaissent pas, mais les choses sont organisées à un niveau supérieur”, affirma-t-il. Je remarquai que tout le monde, dans le bar, semblait traiter mon interlocuteur comme quelqu’un d’important. Je lui demandai si Predrag Vujosevic, du braquage Graff à Londres, dirigeait le réseau. Il me répondit que le réseau n’avait pas de leader, tout en ajoutant qu’il y avait bien eu quelqu’un pour monter l’organisation après la guerre. Je m’excusai un instant pour soulager ma vessie, mise à rude épreuve, précisai-je, par tous ces verres ingurgités.

À l’intérieur des toilettes, je griffonnai quelques notes sur un bout de papier. Quand je revins m’asseoir, l’ambiance avait changé. Le rendez-vous avec le boss avait été annulé. Si je souhaitais en savoir plus, m’indiqua le garde du corps, il faudrait que j’aille en Serbie.

Les Bibliothécaires de Dieu:post

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Derrière les murs d’un brun grisâtre, dans des bunkers souterrains dont la température et l’humidité sont contrôlées, se trouvent les autres raisons pour lesquelles la Vat ne ressemble à aucune autre bibliothèque : ces collections qui font d’elle le plus grand trésor de textes fondateurs de la tradition occidentale.

Un vague sentiment d’illégalité:post

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Je sillonne l’Afghanistan depuis près de dix ans, seule, me déplaçant par mes propres moyens – le bus, le taxi commun, à pied – pour “regarder la guerre”. Après ma rude expérience tchétchène lorsque, en 1999-2000, je suis restée neuf mois d’affilée côté civil, infiltrée au cœur de la population, le séisme planétaire provoqué par le 11 septembre m’a incitée à réitérer l’expérience en Irak et en Afghanistan, pays déchirés par les deux guerres les plus marquantes de la première décennie du nouveau siècle.

Bravant interdits et lignes officielles – devenus, au fil des années, de plus en plus restrictifs, et incompatibles avec ma pratique du journalisme indépendant –, il m’avait fallu de la persévérance pour continuer à me rendre inlassablement sur les mêmes terrains désertés par la foule médiatique et absents de facto des radars de l’ opinion publique mondiale.

Le Krach de la Kabul Bank:post

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En Occident, l’analyse la plus courante est que si Karzaï tolère la corruption de son entourage, il n’est lui-même pas corrompu. On dit qu’il la tolère parce qu’il croit ne pas avoir d’autre choix : alors que la plupart des Afghans exècrent leurs dirigeants qui usurpent de l’argent, ce sont ces mêmes dirigeants qui votent pour maintenir Karzaï au pouvoir. “Ces gars-là sont les vrais électeurs de Karzaï”, me dit ma source à l’Otan.

Les Nuits de Ouagadougou:post

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C’est à la fin du mois de février que tous les deux ans, pendant huit jours, la petite nation enclavée d’Afrique de l’Ouest accueille le festival panafricain du film et de la télévision d’Ouagadougou (connu sous son acronyme français, Fespaco). Davy avait rejoint le quartier général du festival, à la recherche désespérée d’un travail. Il n’avait aucun film en vue et aucun scénario sur son bureau.

Tyson en banlieue:post

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Il n’a plus ses dents en or ni les attributs détraqués de sa gloire d’antan : les fêtes sans fin, les voitures, les bijoux, le tigre de compagnie, les litres de champagne Cristal. Mike Tyson – qui selon son propre aveu était accroc “à tout” – vit maintenant dans un environnement tout autre, lumineux, qu’il s’est construit de ses propres mains. Loin des autres.

Hackerville:post

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À trois heures de Bucarest, en Roumanie, la route nationale 7 entame tranquillement son ascension dans les contreforts des Alpes transsibériennes. Les prairies laissent place à des cahutes bringuebalantes tandis que dans les cours les poules se promènent et les vêtements sèchent suspendus à des cordes à linge. Pourtant, la présence du concessionnaire Mercedes signale très clairement que vous êtes arrivés à Râmnicu Vâlcea.

Les Grimpeurs:post

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Nombreux sont les coureurs qui parlent de Jock comme du père de l’équipe, tandis que lui les désigne comme ses enfants. Le Rwanda est évidemment mieux connu pour son passé fratricide, mais Jock ne cherche jamais à connaître l’histoire des cyclistes en dehors de ce qu’ils veulent bien lui dire. “Je ne m’intéresse qu’à leur potentiel, c’est tout”, m’affirme-t-il. Il y a dix-sept ans, pendant le génocide, les coureurs étaient tout juste des enfants. Ils n’ont eu aucune prise sur les crimes qui ont défini leur pays. Et cependant tous, Hutus et Tutsis, en ont gardé des séquelles et connaissent l’histoire de chacun. Ils savent qu’ils se sont trouvés divisés par leur identité dans le passé, et que ces divisions figurent toujours au tableau de la vie rwandaise. Mais ils veulent être connus pour autre chose.

La Guerre en appartement:post

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“Pas mal, ton petit article, mais pourquoi tu ne cites que les prête-noms, et pas les vrais décideurs ?” Vexé, je cherchais à changer de sujet, mais mon interlocuteur insistait, narquois : “Le sujet est bon, mais franchement, on reste sur sa faim… C’est d’autant plus dommage qu’on voit que tu as bossé !” J’avais publié le matin même dans Intelligence Online, ma lettre d’information sur les zones grises de la géopolitique, un article intitulé “Red Star fait voler l’O.T.A.N. à Kaboul”. J’y expliquais comment, depuis 2002, les bases aériennes de Manas, au Kirghizistan, et de Bagram, en Afghanistan, plates-formes des opérations militaires occidentales dans la région, étaient alimentées en kérosène par deux sociétés totalement inconnues : Red Star et Mina Corp. En huit ans, le Pentagone leur avait versé deux milliards de dollars. Mais, en consultant le registre du commerce de Gibraltar, j’avais découvert qu’elles ne disposaient que d’un capital de deux mille livres, somme dérisoire au regard des montants qu’elles brassaient. Pire encore : alors que toutes les opérations de l’O.T.A.N. dépendaient d’elles – en 2010, pas moins de trois mille cinq cents soldats transitaient chaque jour par la base de Manas –, leur actionnariat demeurait totalement opaque. À la moindre pénurie de carburant – le site consommait 1,8 million de litres par jour ! –, ce ballet aérien s’arrêterait net.

Garcia Marquez va chez le dentiste:post

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Le docteur Gazabón ouvrit la porte de sa clinique dentaire de Carthagène des Indes et il découvrit, dans sa salle d’attente, García Márquez aussi seul qu’un cosmonaute. Il était, ce 11 février 1991, 14 h 30 et le patient était arrivé, ponctuel, à son premier rendez-vous. “En sept ans, il n’est jamais arrivé en retard”, me rapporterait, bien plus tard, l’odontologiste. Sur la table, au centre, on trouvait la littérature habituelle d’un cabinet de dentiste : quelques revues pour bâiller d’attente et commencer à s’assoupir sous les effets sédatifs d’une musique de fond. Derrière ses lunettes de lecteur de dentitions, Jaime Gazabón paraissait très éveillé. La bonhomie propre aux gens de la côte en Colombie transpire de tout son être et ses moustaches viennent rivaliser avec son sourire symétrique. García Márquez – me racontait-il en 1999 –, était arrivé au premier rendez-vous en voiture avec chauffeur. Le quartier au nom parfait pour un dentiste : Bocagrande (“Grande bouche”).

La Vie d’un goldfarmer chinois:post

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Il était 23 heures. Le service de nuit avait commencé depuis trois heures. Il restait encore neuf heures à tirer. À son poste de travail, dans un petit bureau éclairé au néon à Nanjing, en Chine, Li Qiwen s’assit torse nu, fumant cigarette sur cigarette et fixant avec concentration le jeu interactif face à lui. L’écran donnait à voir des moines guerriers évoluant sur un terrain montagneux légèrement boisé, clairsemé de ruines de châteaux, et sur lequel des cerfs broutaient. Cliquant avec sa souris sur chaque dépouille l’une après l’autre, ramassant à chaque fois une douzaine de pièces virtuelles – et éventuellement une ou deux armes magiques – qu’il fourrait dans un sac de plus en plus chargé, Li, ou plutôt son personnage de maître-magicien combattant, avait décimé les moines ennemis depuis 20 heures.

Douze heures par nuit, sept nuits par semaine, avec seulement deux ou trois libres par mois, voilà ce que fait Li dans la vie. En cette nuit de l’été 2006, le jeu programmé sur son écran est, comme toujours, World of Warcraft, un jeu de fantasy en ligne dans lequel les joueurs, sous la forme d’avatars – elfes magiciens, guerriers orks et autres personnages tolkiennesques – guerroient dans le royaume mythique d’Azeroth, gagnant des points à chaque monstre tué, et grimpant, au cours de longs mois, du niveau de pouvoir mortel du jeu le plus bas (1) au plus élevé (70).

Torero sans couilles:post

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Mais en ce 13 juin, la vidéo de sa fuite fait le tour du monde via Youtube. Plus de cent mille personnes ont cliqué sur ce film de soixante-dix secondes où l’on voit un jeune torero déguerpir à petits pas sur le sable, contraint par l’étroitesse de son costume, laisser tomber son épée et sa cape rouge de combat avant de se jeter la tête la première derrière le mur de protection salvateur. On voit aussi le taureau resté seul sur le terrain, perplexe ; il ne sait pas que le combat est fini. Des reporters tendent immédiatement leurs micros en direction du torero, et il dit cette phrase qu’il regrettera ensuite : “Me faltaron huevos” (“J’ai pas eu assez de couilles”), “Esto no es lo mio” (“C’est tout simplement pas mon truc”). Puis il retourne sur la piste déserte et se coupe la coleta, la tresse postiche sur la nuque qu’arborent tous les toreros, symbole de leur corps de métier, un geste que le torero n’accomplit normalement qu’à son départ à la retraite. Cristian montre au public la petite touffe de cheveux tressés, la tend un instant vers le ciel comme autrefois sous les acclamations des aficionados il présentait les oreilles coupées du taureau vaincu qui lui avaient été remises en récompense d’un combat particulièrement réussi. Ce jour-là, il se fait huer pour sa lâcheté face au taureau.

La Blonde dans la valise:post

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Depuis le début, c’était une sale affaire.

Une femme de vingt-et-un ans aux longues mèches blondes, portant des traces de coups, avait été retrouvée dans un terrain vague, face contre terre, nue, à la périphérie ouest de Miami, là où les rues soignées de la banlieue la plus lointaine jouxtent les hautes herbes et la boue noire des Everglades. Il était tôt en ce petit matin de l’hiver 2005. L’employé d’une entreprise locale d’électricité conduisait à travers les parkings vides bordant un cul-de-sac lorsqu’il vit le corps de la jeune fille.

Et, à sa grande surprise, elle était en vie. Elle était encore inconsciente quand la police l’héliporta à l’hôpital Jackson Memorial. Quand elle se réveilla dans le secteur des traumatisés, elle ne parvenait pas à se rappeler grand-chose de ce qui lui était arrivé. Son corps, lui, racontait une terrible histoire. Elle avait été violée, sauvagement battue, et laissée pour morte. Elle souffrait d’un sérieux traumatisme crânien, ayant encaissé des coups qui avaient secoué son cerveau dans sa boîte crânienne. Du sperme avait été retrouvé dans son vagin. Les os autour de son œil droit étaient brisés. Elle était terrifiée et hagarde. Difficile à comprendre également. Elle parlait anglais en utilisant la syntaxe et la grammaire de son ukrainien natal, oubliant des pronoms, inversant la structure des phrases. Et l’une des premières choses dont elle s’enquit à son réveil fut de parler à son avocat. Pour le moins inhabituel.

Memento Mori:post

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J’avais cinq ans la première fois que ma grand-mère Parashkeva m’a emmené à un enterrement. Elle était maire d’un petit village du nord de la Bulgarie et il lui incombait de prononcer l’éloge funèbre de ses électeurs morts. À l’époque, les prêtres étaient bannis, avec leurs promesses marmonnées d’un monde meilleur (que pouvait-on rêver de mieux que la vie en République populaire de Bulgarie ?), si bien que ma grand-mère était devenue une sorte de prêtresse séculaire, une Périclès au féminin. Elle officiait aux mariages et aux enterrements.

Polygones:post

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Le Kazakhstan est immense : neuvième plus grand pays du monde avec des steppes très peu peuplées. Ce sont les raisons principales, martelées comme des excuses, de l’implantation des polygones dans cette ancienne république soviétique. Au sud de Semipalatinsk, le long du lac Balkhach, la deuxième plus grande étendue d’eau du Kazakhstan, se trouve le polygone de Sary Shagan et son ancienne ville fermée : Priozersk. À l’image d’autres polygones comme celui de Semipalatinsk ou de Baïkonour, le polygone de Sary Shagan s’étend sur des milliers de kilomètres carrés.

Les morts de ma cour:post

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Cette nuit-là, quand ils ont massacré les Juifs, c’était impossible de sortir, sinon on risquait une balle dans la tête, direct. Pépé a dit : “Ils s’en sont pris aux Kułaga. Ils doivent être en train de leur bousiller leurs ruches”, ça faisait un tel boucan. Mais on pouvait pas mettre le nez dehors. C’est seulement le lendemain matin qu’on a su ce qui c’était passé. La foule avait déjà commencé à s’agglutiner, parce que les gens passaient par là pour aller à l’église à Kiełczewice. Quelqu’un a demandé à ma mère qui était devant la maison : “Et vous, vous voulez pas voir les harengs ?” Parce qu’ils étaient alignés comme des harengs dans une boîte. Maman et pépé étaient effondrés. Je suis allée voir. Il y avait des morts par terre. On les avait déshabillés. Pas complètement, non, ils étaient en slip ou en caleçon long. Je ne suis pas restée longtemps, on m’a vite fait rentrer. Après, j’ai entendu dire que des gens étaient venus avec des petites pinces et qu’ils leur avaient retiré leurs dents en or. Il y en avait qui riaient de ces pinces.

Ikea Parano:post

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Les magasins Ikea, à l’instar des chihuahuas et de la coriandre, provoquent des réactions excessives. Certains, comme les membres du groupe Facebook officiel “Ikea, c’est l’ enfer sur Terre”, ne peuvent pas les supporter. D’autres les prennent pour des maisons de poupées à taille humaine et flânent uniquement pour le plaisir au milieu d’un mobilier ravissant. Depuis quelques mois, des quarantenaires célibataires ont fait de l’Ikea de Shanghai un lieu de rencontres ; ils sont tellement nombreux que la direction a dû délimiter un “espace réservé aux rencontres”. “Avant qu’on leur attribue une zone à part, ils monopolisaient les fauteuils de l’espace restaurant et les autres clients n’avaient pas de place”, a déclaré Shen Jinhua, un employé d’Ikea, au Shanghai Daily.
Chaque magasin Ikea est soigneusement conçu pour stimuler certains comportements. “On pourrait décrire les choses ainsi : tout se passe comme si Ikea vous prenait par la main et vous guidait délibérément à travers le magasin afin de vous inciter à acheter le plus possible”, explique Johan Stenebo, qui a travaillé pour Ikea pendant vingt-cinq ans, dans son ouvrage Sanningen om Ikea (La Vérité sur Ikea) paru en 2009.

Le Cartel de Sinaloa:post

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C’était gravé dans la tête de tous ceux qui travaillaient pour Carlos “Charlie” Cuevas. Ses convoyeurs, ses guetteurs, ses distributeurs, les types à la planque – tous étaient au courant. La cargaison ne devait jamais être perdue de vue pendant le transport. Cuevas venait juste d’envoyer une équipe de sept hommes au poste frontière de Calexico, en Californie. Ils convoyaient une cargaison de cocaïne, dissimulée dans une Honda Accord bleue de 2003, à l’intérieur d’un compartiment fait sur mesure. La voiture se trouvait toujours côté mexicain, coincée dans une des dix files de véhicules avançant au compte-gouttes vers la douane américaine et le poste de contrôle de la protection des frontières. Des mendiants amputés remontaient la file, des hommes avec des chapeaux à larges bords colportaient babioles, “tamales” et churros.
Un guetteur signalait la progression de la cargaison depuis une voiture placée dans une des files à proximité. Cuevas, jonglant avec les téléphones portables, demandait à être constamment tenu informé. En cas de problème, son patron, à Sinaloa, au Mexique, exigerait des explications.

Dream a lithium dream:post

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Il y a, dans le sud de la Bolivie, une montagne baptisée Cerro Ricco – “montagne opulente”. C’est un rocher pâle et chauve, traversé d’étroites routes de terre qui s’entrecroisent comme des lacets. Plus de quatre mille tunnels miniers en ont si minutieusement grignoté l’intérieur que la montagne court le risque de s’effondrer. Les taudis agglomérés autour de sa base se répandent jusque dans la ville ancienne de Potosí, classée au patrimoine mondial de l’humanité. Evo Morales, président de la Bolivie, m’a dit récemment que ses compatriotes et lui-même considèrent Potosí comme un symbole de “pillage, d’exploitation, et d’humiliation”. Cette ville représente une Bolivie qui aurait pu exister : un pays qui aurait capitalisé sur son extraordinaire richesse en minerais pour devenir une grande puissance industrielle. Cette Bolivie-là aurait facilement pu s’imaginer en 1611, quand Potosí était l’une des plus grandes villes du monde, avec cent quatre-vingt mille habitants – à peu près comme Londres à la même époque. Bien que Potosí ait connu des débuts de ville minière, avec les bars et les salles de jeux qui accompagnent les hommes aux frontières, elle ne tarda pas à s’enrichir d’églises et de théâtres somptueux et d’une bonne douzaine d’académies de danse. Du milieu du XVIe siècle au milieu du XVIIe, l’argent produit dans le Nouveau Monde provenait pour moitié de Cerro Rico. L’historien Carlos Mesa, qui fut président de la Bolivie de 2003 à 2005, m’a dit : “Pendant toute la durée de l’Empire espagnol, on disait : ‘C’est un vrai Potosí’ pour évoquer la chance ou la richesse.” Aujourd’hui, Potosí est un des endroits les plus pauvres d’un pays qui a longtemps été un des plus pauvres d’Amérique latine.

Une saison de polo:post

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Les bonnes juments n’oublient jamais. Une fois qu’elles ont tout appris : à galoper sur le bon pied, à s’arrêter à temps, à être pleines d’allant mais néanmoins obéissantes, à se laisser monter avec élégance… Les années ont beau passer, elles savent se comporter comme il se doit. C’est pourquoi, dans l’univers du polo, les bonnes juments sont sacrées. Absolument sacrées.

On les bichonne, on les coiffe comme des courtisanes mais on ne les laisse pas s’accoupler, surtout pas au petit bonheur. Chaque mois, avec une ponctualité toute biologique, un groupe d’experts leur ponctionne un ovule qui est ensuite fécondé in vitro avec les spermatozoïdes d’un étalon. L’ embryon, lui non plus, ne leur revient pas. Il est implanté dans un ventre de substitution chargé de mener à bien la gestation. À ce stade, la valeur de l’embryon atteint déjà cinquante mille dollars.

24 heures dans la vie d’une femme cubaine:post

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Après trois ans d’absence, je suis retournée à La Havane. La ville n’est pas très différente physiquement. Pourtant, quelque chose a changé. Des petits cafés privés prolifèrent à l’entrée des maisons, des vendeurs ambulants traînent des carrioles chargées de légumes, des écriteaux “À vendre” ont fait leur apparition sur les maisons et les voitures, des gens à bicyclette vendent des gâteaux à la criée.

Dans les années 1990, après la chute du bloc socialiste, Cuba est entré dans une profonde crise économique que le pays n’a pas encore réussi à surmonter. D’un côté, le blocus imposé par les États-Unis depuis 1962 – qui est encore en vigueur – sévissait, de l’autre, ne restait que le vide. Malgré un discours officiel inchangé (“le socialisme ou la mort”), ce furent des années pendant lesquelles la société et ses valeurs commencèrent à se modifier. Le gouvernement autorisa le travail à son propre compte, ouvrit le pays au tourisme et aux investissements étrangers, entreprit d’assouplir la politique migratoire – même si aujourd’hui encore cette réforme tant espérée se fait attendre –, et enfin ouvrit la voie à une double économie : celle du dollar et celle de la monnaie nationale.

Horrible Méditerranée:post

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Dans quelle mesure la chasse à la maltaise est une “culture” et une “tradition”, cela reste une question discutable. Si la chasse de printemps, l’abattage et l’empaillage d’oiseaux rares sont indéniablement des traditions anciennes, le phénomène des massacres à l’aveugle ne semble pas être apparu avant les années 1960, lorsque Malte est devenue indépendante et a commencé à prospérer. De fait, Malte représente une imparable réfutation de la théorie qui veut que la richesse d’une société mène à une meilleure politique environnementale. La richesse a apporté à Malte des armes plus sophistiquées, plus d’argent pour payer les taxidermistes, plus de voitures et de meilleures routes, ce qui a rendu la campagne plus accessible aux chasseurs. Alors que la chasse avait jadis été une tradition transmise de père en fils, elle était maintenant devenue le passe-temps des bandes de jeunes désœuvrés.

Mystery Box:post

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Depuis les attaques terroristes du 11 septembre, experts en sécurité et hommes politiques accusent les conteneurs de représenter un risque majeur. Leur principale inquiétude est qu’ils puissent servir à acheminer une arme nucléaire, en pièces détachées ou d’un seul tenant. Mais la confection d’une bombe nucléaire est extrêmement complexe et les composants indispensables ne courent pas vraiment les rues. Dans les milieux autorisés, la bombe nucléaire est considérée comme une menace “à fortes conséquences et faible probabilité”.

De sang chaud:post

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Je voudrais dire au lecteur de s’arrêter ici, de ne pas poursuivre. De ne pas regarder ces photos. Je voudrais dire au lecteur de ne pas ramener ce journal chez lui s’il a des enfants, de ne pas le laisser traîner s’il a une fiancée, un compagnon, un mari ou une femme qui n’a pas l’estomac bien accroché ou qui est incapable de supporter certaines images. Je voudrais dire au lecteur de dissimuler les pages, de les garder cachées. Je voudrais dire au lecteur qui risquerait de montrer ce journal à son voisin dans le train, le métro, le bus, de ne pas l’ouvrir. Je voudrais lui conseiller tout cela, mais je ne le fais pas. Au contraire, je sais parfaitement qu’en écrivant ces mots, je l’incite à les regarder, ces photos, peut-être même avec une plus grande attention. Mais je ne peux faire autrement que de l’avertir : elles le dérangeront, et non parce qu’elles montrent l’impact des balles et le martyr des corps. Ce qu’elles racontent ne s’arrête pas là. Ces photos décrivent un monde et ses rouages.

Les Bédouins du Néguev:post

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Au fil de la discussion, Aziz s’échauffe, sort son ordinateur portable d’une serviette et fait défiler un PowerPoint où l’on voit des photos de la destruction, encadrée par des centaines de policiers en tenue anti-émeute et survolée par les hélicoptères. On voit aussi la vie avant, les maisons, les troupeaux, les oliviers – “regardez comme on était bien”. Mais il veut surtout montrer les copies des documents ottomans manuscrits, avec sceaux et empreintes digitales, qui certifient que les habitants ont été reconnus propriétaires. “Tout le monde ici a un titre des Ottomans, puis des Anglais ; les gens payaient des taxes.” Les originaux, assure-t-il, sont entre les mains de personnes de confiance, littéralement “de personnes qui disent la vérité”.

Les prophètes du volcan:post

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Le plus jeune doit avoir quatre ans. Les autres guère plus. En short, torse et pieds nus, ils se battent en duel avec des gants de boxe trop grands pour eux. Dans la jungle, au centre d’une clairière, les gamins se cognent. Assis en cercle autour d’eux, les adultes les regardent en riant. Les miniboxeurs prennent des airs furieux pour se filer de maladroits bourre-pifs. Devant la hargne des petits combattants, l’assistance est écroulée de rire.
Dans le village d’Ipekel, sur l’île de Tanna, au Vanuatu, la boxe est le jeu classique du samedi après-midi. Les gosses se fortifient tandis que les grands se paient une bonne tranche de rigolade. Parmi les spectateurs, le dos calé contre une grosse souche, le chef Maliwan Kelema s’est confortablement allongé sur le sol. Il crie de temps en temps pour encourager les boxeurs. La cinquantaine, poil grisonnant sur un torse athlétique, son visage est encadré de grosses rouflaquettes. Il porte un pagne de tissu bleu à fleurs blanches pour tout vêtement. C’est lui qui dirige ce village de trois cents personnes, installé au bord de la mer, dans la baie du Soufre.

La Folie merveilleuse:post

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Justo Gallego Martínez construit une cathédrale de gravats et de ferraille depuis cinquante ans. Quand il a commencé, le mur venait d’être érigé à Berlin et Youri Gagarine contemplait la Terre depuis l’espace. Gallego a aujourd’hui quatre-vingt-six ans mais il continue de se lever tous les matins à sept heures et d’enfiler son bleu de travail. Comme il a souvent froid, il s’enroule, même en été, une écharpe autour du cou et se met un bonnet rouge feu sur la tête. Gallego ressemble alors un peu à l’unique moine d’un ordre singulier.

Opération Dubaï:post

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Lundi 18 janvier 2010, au matin

A 6 h 45, les premiers membres d’un commando d’élite israélien atterrissent à l’aéroport international de Dubaï et se déploient dans toute la ville en attendant de recevoir de nouvelles instructions. Au cours des dix-neuf heures qui vont suivre, le reste de l’équipe – au moins vingt-sept personnes – va débarquer d’avions en provenance de Zurich, Rome, Paris et Francfort. Ils sont venus assassiner un homme dénommé Mahmoud al-Mabhouh, un chef du Hamas connu du Mossad – les services de renseignements israéliens – sous le nom de code “Ecran Plasma”.

La plupart des agents présents appartiennent à une division ultrasecrète du Mossad baptisée Césarée, une organisation autonome chargée de missions éminemment dangereuses et décisives : assassinats, sabotages, infiltrations d’installations de haute sécurité. Appelés “combattants” de Césarée, ses membres constituent l’élite du Mossad. Rarement en contact avec les autres agents, ils se tiennent à l’écart de la division centrale située au nord de Tel-Aviv et sont soumis à un entraînement intensif dans des lieux auxquels personne d’autre n’a accès. Interdiction leur est faite d’utiliser leur vrai nom, y compris dans le cadre de conversations privées, et leur famille – à l’exception de leur épouse – et leurs amis les plus proches ne sont pas au courant de leur activité.

En descendant Broad Street:post

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Lorsque je suis arrivé ici, au Libéria, en 1973, de retour de mes études en Angleterre, toutes ces maisons de tôle n’existaient pas. La maison où on pleure là-haut, celle-là était là. Le troisième toit qu’on voit derrière était là aussi. Il n’y avait rien d’autre. Je me souviens de la première chose que j’ai faite : j’ai pris mon cousin avec moi et nous avons descendu cette rue. Broad Street. Tu vois, j’avais tout le chemin et toute la vie devant moi. Et cent dollars en poche.

Le Mozart américain:post

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“Je souhaiterais vous poser une question, monsieur le Président.

– Allez-y, me répond-il.

– Vous êtes plutôt Kanye ou Jay-Z ?

– Jay-Z”, tranche-t-il avec un sourire, comme si le doute n’était pas permis.

Le débat le plus significatif de la pop culture actuelle est l’opposition entre Kanye West et Jay-Z, les meilleurs artistes hip-hop du monde. Et lorsqu’il s’agit de départager les deux rappeurs, qui dernièrement ont uni leurs forces pour une gigantesque tournée aux États-Unis intitulée Watch the Throne, Barack Obama ne cache pas sa préférence pour Jay-Z.

Guantánamo autrement:post

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Costa Rica, Salvador, Jamaïca, Filipinas… Où suis-je ? Suivant les indications affichées sur les vingt-cinq kilomètres d’un bitume parcouru sous un cagnard tropical, je serais donc passé en moins d’une heure d’Amérique centrale en Asie du sud-est, avec escales diverses en mer Caraïbes.

Explication ! Au sortir du hameau El Escribo, l’autopista, parsemée de panneaux annonçant ces destinations lointaines mais trompeuses, mène à Guantánamo. Plus de doute. Un dazibao immense surplombe la route : Guantánamo Nuestro Partido A la Vanguardia En La Batalla De Ideas. On entre dans l’Histoire pour très rapidement plonger dans le fantasme. Le décor laisse présager un territoire tabou. Route déserte, montagnes austères au loin et une intime sensation de pénétrer dans un domaine interdit. Du moins étroitement surveillé. L’intuition se confirme. Sur ce rare ruban de bitume sans ornières, l’excès de vitesse est fermement déconseillé. La limitation du compteur est implicitement imposée par cet écriteau au ton comminatoire : Punto de control. Et cela a peu à voir avec la sécurité routière.

Les suspects portaient des Louboutin:post

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Dans son rapport sur le Bling Ring, la police de Los Angeles rapporte que selon Nick Prugo, Rachel Lee – jeune fille américano-coréenne originaire de Calabasas, une banlieue chic de la Vallée – était “l’élément moteur du gang des cambrioleurs. Sa motivation provenait de son désir de posséder la garde-robe haute couture des célébrités d’Hollywood qu’elle admirait”. Neiers, Prugo, Lee, Tamayo, leur amie Courtney Ames, dix-neuf ans, et Roy Lopez Jr. – un videur de vingt-sept ans qu’Ames avait rencontré à un moment où elle-même était serveuse – sont tous inculpés dans cette affaire.

Admir:post

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“Je suis né trois fois”, dit-il soudain, et la fumée se met à danser sous l’inflexion de son souffle. Sa mère, rompant un silence de plusieurs jours, dit : “Si seulement tu étais mort à la guerre.” Puis elle pense à sa pension de veuve et que la Bosnie-Herzégovine la paierait bien davantage s’il était un Šehid, mort à la guerre pour son pays de lys. Mais au lieu de mourir, il est né trois fois. La femme en face de lui, à la bouche tendue par la curiosité, va apprendre comment tout est arrivé.

Vacances de printemps arabe:post

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Chris Jeon atterrit au Caire le 23 août 2011, un mois avant la reprise des cours. Ses parents croyaient qu’il allait faire du tourisme en Égypte. Il apporta un jean, trois chemises, une veste en cuir, une paire de Converse et deux préservatifs. Une fois au Caire, il sauta dans un bus qui le mena jusqu’à Saloum, à la frontière libyenne.

Des rebelles tenaient le poste de garde. Ils jouaient à FIFA sur leur PlayStation lorsque Jeon apparut. Il les salua. Ils jetèrent un œil à son passeport et s’en retournèrent à leur jeu vidéo. “OK, cool”, dit Jeon. Il pénétra à pied sur le territoire libyen, sans plus de formalités.

Comandante Yankee:post

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Pendant un instant, il disparut dans la nuit de La Havane. Il était comme invisible, comme il l’avait été avant d’arriver à Cuba, au cœur de la révolution. Puis la lumière des projecteurs l’illumina violemment, lui, William Alexander Morgan, le grand comandante yankee. Il se tenait debout, le dos contre un mur grêlé de balles, dans une douve vide entourant La Cabaña – une forteresse du XVIIIe siècle transformée en prison et située sur une falaise surplombant le port de La Havane. Des taches de sang étaient en train de sécher au sol, là où on venait de tuer un ami à lui, quelques instants plus tôt. Morgan, alors âgé de trente-deux ans, cligna des yeux sous la lumière. Il faisait face à un peloton d’exécution.

Mes Légionnaires:post

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L’adjectif “étrangère” qui qualifie la Légion ne réfère pas à de lointains champs de bataille. Il renvoie à la Légion elle-même, corps de l’armée commandé par des officiers français mais dont les rangs comptent des volontaires venus du monde entier. L’été dernier, j’en rencontre une vingtaine sur le tertre herbeux d’une ferme près des Pyrénées françaises.

La Désertion des animaux du zoo:post

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Au début, Lutz pensa que ce qu’il avait toujours craint s’était réalisé : Thompson avait été mis en pièce par quelques-uns de ses animaux et deux d’entre eux étaient en liberté. Mais la radio de sa voiture de patrouille l’informe alors qu’il y a plus de deux animaux en liberté, et il ne sait plus quoi penser. Lutz donne l’ordre d’alerter immédiatement la population : les riverains doivent rester chez eux ; les personnes qui sont sur la route ne doivent pas sortir de leur véhicule. Peu après, des panneaux de signalisation lumineux commencent à clignoter sur le bord de l’autoroute I-70 : “ATTENTION ANIMAUX EXOTIQUES.”

Les Fusillés:post

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À partir des années 1960, Ceauşescu s’attribua le titre de chasseur en chef des forêts roumaines ainsi que celui de commandant en chef des armées. Il s’arrogea des centaines de territoires de chasse – les plus riches en gros gibier – pour son usage personnel. Les gestionnaires de forêt au niveau des districts, les responsables de chasse qui travaillaient pour eux et les gardes-chasse qui rendaient compte aux responsables en vinrent à prendre conscience que tout animal de valeur évoluant dans leur périmètre entrait de fait dans la catégorie des proies que le Conducător aimait tirer. Ils se persuadèrent qu’encourager bassement sa soif de sang et sa cupidité paresseuse pour les trophées constituait un bon calcul politique. Les districts se battaient entre eux pour obtenir les visites de Ceauşescu, présentant comme des cibles faciles à ses luxueux fusils d’importation de gros ours et des cerfs colossaux.

Le Grand Tour:post

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Nous n’aurons pas l’occasion de voir le Luxembourg à la lumière du jour. Nous quittons le Best Western à l’aube, pour nous retrouver rapidement sur l’Autobahn. Li nous demande de nous assurer de n’avoir rien oublié : certains de ses précédents voyageurs avaient l’habitude de cacher de l’argent dans la chasse d’eau des toilettes ou dans les conduits d’aération. “Le pire cas que j’aie eu à gérer, affirme-t-il, c’était un client qui avait cousu de l’argent dans l’ourlet des rideaux.” Nous prenons la direction de notre première étape, la modeste ville de Trier, en Allemagne. Si ce nom n’évoque pas grand-chose à la plupart des visiteurs se rendant pour la première fois en Europe, Trier est devenue étrangement populaire chez les touristes chinois depuis quelques dizaines d’années, lorsque des délégations du Parti communiste ont commencé à y affluer pour voir le lieu de naissance de Karl Marx. Mon guide touristique chinois, écrit par un diplomate à la retraite, indique que l’endroit a été surnommé “La Mecque des Chinois”.

13 x Chungking:post

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Un building dresse sa silhouette incongrue au bas de l’artère la plus commerçante de Hong Kong. Quatre caractères dorés se détachent sur sa façade. 重慶大廈, Chungking Mansions. Au-dessus d’eux, les écrans géants crachent réclames, bandes-annonces, buts homériques. À côté, les néons déclament les vers de la poésie consumériste, tax free, Canon/Motorola/Sony. Au-dessous, la marée humaine affiche un fort coefficient. Rabatteurs pakistanais, touristes britanniques, cuistots sri lankais, proxénètes nigérians, mafieux russes ou négociants sénégalais : le monde se croise, devant cette fourmilière. Bienvenue à Chungking.

De l’intelligence du dément:post

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Parmi les nombreuses lettres que je reçois, je trouve sans cesse celles d’hommes et de femmes me relatant leur passage en hôpital psychiatrique. Quand je les lis ou que je rencontre ces personnes, je me sens la plupart du temps dépassé par la situation, les renvoie à des avocats, donne des adresses de médecins ou d’organisations de soutien aux patients en espérant leur apporter un peu d’aide.

Et puis, une lettre où il était question de Goddelau est arrivée. Goddelau – ce simple nom m’a rappelé une expérience que j’avais presque refoulée au fil des années. C’était ma première expérience de la psychiatrie, il y a plus de quarante ans. En 1967, je m’étais fait passer pour alcoolique et interner à la clinique de Goddelau dans la ville hessoise de Riedstadt et avais consacré un de mes treize reportages indésirables à cette période passée en “asile de fous”.

Ceci est un complot !:post

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Souvenez-vous, c’est ici que vous l’aurez découvert pour la première fois.

Charles Manson, individu abominable en apparence, était en fait une victime : sans le savoir, il appartenait aux services secrets de l’armée et était programmé pour tuer. En même temps, une analyse du plan directeur musical orchestré par les cocos révèle la présence d’une arme jusqu’ici inconnue – l’isolement sensoriel –, arme élaborée par l’infâme KGB pour amener au suicide spirituel et faire d’une génération de jeunes Américains des bananes. D’où les Beatles. Lee Harvey Oswald ne possédait pas de fusil, était un piètre tireur, et appartenait aux services secrets de la Navy. Tout comme Dick Dixon. L’œil de la providence qui vise à éradiquer l’idéal chrétien en Amérique, compte au nombre de ses partisans secrets des anciens présidents de l’Inde et de la Paramount, mais aussi Robert McNamara. Les prétendus dirigeants du monde des États nations peuvent gaiement se satisfaire de tranquillisants, d’alcools et de sodomies parce qu’ils sont des pantins-prostitués contrôlés par les législateurs de la vérité sur Terre, à savoir “la minorité de la syphilis juive”.
Attendez.

Un tournage pris dans l’engrenage:post

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L es rumeurs commencèrent à filtrer hors d’Ukraine vers 2008. Un jeune réalisateur russe retranché dans la banlieue de Kharkov, une ville d’un million quatre cent mille habitants à l’est du pays, préparait… quelque chose. Un film, sans aucun doute, mais pas seulement. À en croire les on-dit, il s’agissait là du projet cinématographique le plus cher, compliqué et accaparant jamais entrepris.

Par flot régulier, d’anciens figurants et des assistants entre-temps licenciés décrivaient le tournage en des termes d’ordinaire réservés aux survivants des camps. Le réalisateur, Ilya Khrzhanovsky, était un fou qui payait les équipes en roubles, les forçait à porter des vêtements de l’époque stalinienne et à manger des conserves soviétiques. D’autres parlaient du projet comme d’une secte où toute personne impliquée travaillait gratuitement. Khrzhanovsky s’était emparé de tout Kharkov, disaient-ils, avait fermé l’aéroport. Non, non, insistaient les autres,
il s’agissait d’une expérience carcérale, filmée subrepticement, peut-être par des caméras cachées. Sur son blog, le critique de cinéma Stanislav Zelvensky écrivit qu’il s’imaginait un campement entouré de “têtes embrochées sur des pics”.

Vertige de la langue:post

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Il existe tant de manières de voir le monde. On peut entrevoir, repérer, visualiser, voir, regarder, épier, ou lorgner. Fixer, dévisager, scruter. Mater, surveiller, examiner. Chaque verbe suggère une subtile nuance : “regarder” implique une volonté, “épier” évoque la dissimulation, “dévisager” apporte une idée de jugement social et “fixer”, une note de stupéfaction.

L’Inquiétant terrain connu:post

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Le matin du 9 juillet 2013, aux alentours de 2 heures, une voiture piégée explosait dans la banlieue sud de Beyrouth, en plein bastion du Hezbollah, faisant plus d’une cinquantaine de blessés.

Opération delirium:post

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Le colonel James S. Ketchum rêvait d’une guerre sans victimes. Engagé dans l’armée en 1956, il l’a quittée en 1976. Durant ces vingt années, il ne s’est pas battu au Vietnam, n’a pas envahi la baie des Cochons, ni protégé l’Europe de l’Ouest à bord d’un tank, ou aidé à bâtir un site de lancement d’armes nucléaires sous l’Arctique. En pleine guerre froide, il a pris les commandes d’une expérimentation militaire top secrète. L’objectif : neutraliser l’ennemi à coups de nuages toxiques provoquant temporairement “un dysfonctionnement sélectif de la machine humaine”, pour reprendre les termes d’un officier haut gradé. Pendant près de dix ans, Ketchum, psychiatre de formation, a travaillé avec la certitude que les armes chimiques étaient moins barbares que les balles et les obus – du moins essayait-il de s’en persuader. Afin de rendre son rêve réalité, il expérimentait sans relâche au fin fond d’un complexe militaire isolé, testant des armes chimiques sur plusieurs centaines de soldats en parfaite santé tout en se persuadant du bien-fondé de la chose.

La ballade de Johnny France:post

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Vous avez probablement entendu parler de cette affaire, celle d’une jeune femme de Bozeman, dans le Montana, qui fut kidnappée par des Hommes des Montagnes. Elle s’appelait Kari Swenson. C’était une biathlète de niveau international. En juillet dernier, pendant son entraînement, alors qu’elle courait sur un sentier près de la station de Big Sky, deux hommes jaillirent des bois et s’emparèrent d’elle avant de l’enchaîner à un arbre. C’étaient des Hommes des Montagnes, un père et son fils. Et ils étaient à la recherche d’une femme.

Ils n’auraient pas pu tomber plus mal. Non pas que Kari ne soit pas belle, suffisamment forte, ou capable de leur apprendre quelques bonnes manières. Elle avait toutes ces qualités, et bien plus encore : vingt-trois ans, diplômée de la Montana State University, skieuse et tireuse chevronnée, très sympathique la plupart du temps. Bref, on aurait pu dire de Kari Swenson qu’elle était une vraie beauté de Bozeman, la plus jolie fleur du New West. Mais le New West et ces Hommes des Montagnes n’avaient pas grand-chose en commun. Avaient-ils l’intention de la courtiser avec l’écureuil qu’ils cuisinèrent pour elle ?

Coronado High:post

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1976

À l’horizon, un bateau. Dave Strather le vit à travers ses jumelles : les voiles spectrales se pressant sur l’eau, la coque pleine d’une cargaison précieuse. Dave était assis sur une falaise qui surplombait le Pacifique. La plage déserte était plongée dans l’obscurité, pas âme qui vive dans les quatre-vingts kilomètres à la ronde. C’était la Côte Perdue, une vaste bande de terre inhabitée et recouverte de forêts superbes, au nord de la Californie, ce genre d’endroit qui vous fait comprendre pourquoi on appelle cet État le Golden State. Dave avait choisi ce lieu précisément parce qu’il était désert. Son équipe et lui avaient besoin de discrétion. Le bateau était chargé de marchandise de contrebande : quasiment deux tonnes de Thaï Stick, la petite nouvelle dans le commerce de la marijuana, un produit aussi puissant que cher, que Dave et son équipe – une bande de trafiquants auto-baptisée la Coronado Company – allaient décharger et revendre pour des millions de dollars. Une fois que Dave eut établi un contact visuel, son équipe lança sur la radio : “Ketch au large, merci de vous identifier.”

“Ici Red Robin.”

L’homme qui vous sauve de vous-même:post

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O n n’a jamais vu personne intégrer une secte. Certains rejoignent des associations en faveur des technologies vertes, du droit des animaux ou de la méditation transcendantale. D’autres se mettent à prendre des cours de yoga ou à participer à des ateliers d’entrepreneurs. D’autres encore commencent l’apprentissage d’une religion orientale qui prêche la paix et la tolérance. Selon Margaret Singer, la doyenne du pôle universitaire spécialisé dans l’étude des sectes, la règle numéro un en matière de recrutement, c’est que la personne visée ne doit jamais se douter qu’elle est en train d’être recrutée. La règle numéro deux, c’est que la secte doit monopoliser tout le temps de la recrue. Par conséquent, pour avoir une quelconque chance de secourir un nouveau disciple, il est essentiel d’agir rapidement. Le problème, c’est que la famille et les amis, à l’instar du nouveau membre de la secte, mettent un certain temps à admettre la gravité de la situation. “En général, les clients ne viennent me voir que lorsque leur fille a été fanatisée jusqu’à la moelle”, rapporte David Sullivan, un détective privé de San Francisco qui s’est spécialisé dans les sectes. “À ce stade, ajoute-t-il, le taux de réussite est très faible.”

Congo Sound:post

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Hervé Halfon, un Français qui déteste les Français, est le propriétaire d’un magasin de disques situé rue des Plantes au cœur de Montparnasse, à quelques stations de métro de la tour Eiffel, bien qu’il soit spirituellement plus proche de l’avenue Gambela à Kinshasa, Congo, ou du quartier Mokolo à Yaoundé, Cameroun. Le magasin s’appelle Afric’Music. L’enseigne est discrète, la devanture ordinaire, et la boutique a la dimension et la forme d’une place de parking parisienne. La décoration intérieure n’a pas coûté cher au propriétaire. En-dehors d’un long comptoir, le magasin ne contient rien d’autre que des dizaines et des dizaines de CD rangés dans des bacs, sur des étagères ou en piles, tous dédiés à la musique africaine, à l’exception d’un rayon réservé à la musique des Caraïbes. Une chaîne hi-fi se planque quelque part derrière le comptoir, à l’abri des regards et surtout, hors de la portée d’un client qui aurait l’envie soudaine de remplacer le dernier album de n’dombolo par un morceau de M’Pongo Love. Branchée en permanence, la chaîne joue toujours à plein volume.

Peur sur la ville:post

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Pendant une semaine en mai 2006, la ville de São Paulo a manqué de se transformer en zone de non-droit, au mépris de l’État et de la nation. Présent aux quatre coins du globe, ce type de zones, à la fois sauvages et densément peuplées, font l’objet d’un déni collectif 
et, par conséquent, sont rarement étudiées. Loin de signifier un retour au Moyen Âge, elles témoignent d’une évolution vers une forme inédite – compagnes de la mondialisation et d’un nouvel ordre qui pourrait à l’avenir rendre obsolètes les frontières nationales. Ce phénomène est déjà visible dans les narco-États que sont la Colombie et le Mexique, le long des lignes de fracture territoriale en Afrique, dans certaines régions du Pakistan et de l’Afghanistan ainsi que dans une bonne partie de l’Irak. Mais il se développe aussi souterrainement dans des pays où l’État semble fort et où le gouvernement a la pleine confiance des citoyens. Le Brésil est l’un de ces pays, et São Paulo n’a rien d’une ville instable. En dépit de sa violence et de ses rues défoncées, il s’agit de la plus grande métropole d’Amérique du Sud. Avec ses vingt millions d’habitants, elle officie comme siège financier et capitale administrative de l’État le plus puissant du Brésil.

Au comptoir de “Matonville”:post

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Le chauffeur de taxi ne veut pas l’emmener. “Vous vous trompez, assure-t-il. Il n’y a rien à cet endroit !” L’adresse indiquée est pourtant la bonne. Elle conduit à Fleury-Mérogis, située au nord de l’Essonne, où une gigantesque prison est en train de sortir de terre. En cette année 1967, le chantier s’achève. À quelques centaines de mètres, un lotissement neuf s’apprête à accueillir les surveillants pénitentiaires et leur famille. L’anecdote du taxi récalcitrant est racontée par l’une des premières habitantes du quartier. Son adresse, nommée “les Résidences”, n’est encore qu’un champ de boue au pied des tours bâties en urgence pour établir les fonctionnaires. Certains d’entre eux, faute d’appartements viables, dorment dans la maison d’arrêt voisine. En attendant que les chemins soient goudronnés, le facteur vient muni de bottes.

La ballade de Geeshie & Elvie:post

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Dans le petit monde de la musique noire américaine du début du XXe siècle et de tous ceux qui en ont la passion jusqu’à l’obsession – un petit monde qui, sous un certain angle, peut apparaître comme une coterie de collectionneurs érudits, blêmes et misanthropes, et sous un autre comme une fraction non négligeable de l’humanité –, il n’existe pas de fantômes plus intrigants que deux femmes dont les noms apparaissent ensemble sur trois disques ultra-rares sortis en 1930 et 1931 : Elvie Thomas et Geeshie Wiley. Il y a des musiciens aussi obscurs qu’elles, certes, et des musiciens aussi grands ; mais il n’y en a aucun pour qui l’intersection, sur un diagramme de Venn, entre la grandeur et l’effacement révélerait une coïncidence aussi étendue, aussi stupéfiante. Au printemps 1930, dans un studio d’enregistrement humide et mal éclairé, dans une petite localité du Wisconsin, sur la rive ouest du lac Michigan, le duo a enregistré une série de chansons que l’on compte depuis plus d’un demi-siècle parmi les chefs-d’œuvre de la musique d’avant-guerre. Deux en particulier, “Motherless Child Blues” d’Elvie et “Last Kind Words Blues” de Geeshie, sont comme le double sommet de leur œuvre brève : elles ont inspiré des essais, des romans, des films et des reprises – l’histoire classique.