© Alice Meteignier

L’écriture questionne la capacité des mots à révéler qui nous sommes et ce que nous ressentons. Exhumant des souvenirs de son adolescence, Maggie Nelson revient sur le profond émoi qu’a suscité en elle, à l’époque, le Prince de “Purple Rain”. Ce que lui intimait la pop star : rejeter les modes de vie stéréotypés et se déhancher, encore et encore, jusqu’à trouver le chemin de son émancipation…

Extrait

En 1984, quand j’avais dix ans, mon père est mort. C’était un homme de petite taille, un mètre soixante-cinq max, bourré d’énergie. Je comprenais. L’énergie me semblait alors, comme à tant d’enfants, une force indomptable passée au kaléidoscope des émotions – tour à tour électrique, puis liquide, trépidante, brûlante. Elle me semblait surtout impossible à contenir. C’est un miracle que notre peau la contienne presque tout entière. Est-ce que j’étais sexuée à dix ans ? Je ne sais pas. Je sais que mon père est mort, et puis soudain, il y a eu Prince. 1984 est aussi l’année de Purple Rain. On l’a tous vu au cinéma, et puis ma sœur et moi l’avons regardé un nombre incalculable de fois dans la salle de télé en bas. Notre repaire. J’avais déjà vu et verrai encore par la suite quantités de comédies musicales rock – Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, The Song Remains the Same, Tommy, The Wall. Certains passages de ces films me plaisaient, et j’avais des moments de cathexis, mais je n’étais jamais complètement dedans. Peut-être parce qu’on n’y voyait que des Anglais blancs, dont l’angoisse existentielle m’était fondamentalement étrangère – et apparemment liée à Margaret Thatcher, qui qu’elle soit – ou grossièrement plagiée sur le blues américain. Peut-être étaitce parce que dans ces films les filles n’étaient jamais que des pantins – qui aurait voulu jouer à Strawberry Fields, enchaînée, pendant qu’Aerosmith, lui, chante “Come Together” d’un air menaçant ?

“Darling Nikki” de Maggie Neslon a été traduit de l’anglais (États-Unis) par Violaine Huisman.
Le texte a paru pour la première fois dans The New Yorker en décembre 2016. © Maggie Nelson, 2016, reprinted by permission of the author.

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