Feuilleton Nº

17

Hemingway est parti sous d’autres cieux

illustrateur
Vahram Muratyan

Les écrivains de la génération perdue ne sont plus que des fantômes hantant la capitale quand de jeunes Américains en exil, échoués dans les cafés de la rive gauche, entreprennent de succéder à leurs illustres prédécesseurs. En ce milieu du XXe siècle, ces personnes bien nées et bardées de diplômes créent la mythique Paris Review. À grand renfort de digressions et d’anecdotes, Gay Talese restitue avec brio l’esprit fantasque de l’époque. Où l’on croise le chien de la veuve de Jackson Pollock, Jackie Kennedy et le fantôme d’Ernest Hemingway.

Extrait

Au tout début des années 1950, ce fut le tour d’une deuxième génération de jeunes Américains expatriés d’avoir vingtsix ans à Paris. Mais ce n’étaient plus des “jeunes gens tristes” appartenant à une génération “perdue” à l’image de la précédente. Ils étaient pleins d’esprit, se comportaient en fils insolents d’une nation conquérante. Un des plaisirs favoris de ces rejetons de familles aisées, diplômés de Harvard ou de Yale, était de faire semblant d’être pauvres, en jouant sans cesse à cache-cache avec leurs créditeurs. Peut-être avaient-ils l’impression de prendre des risques, ce qui les différenciait des touristes américains qu’ils méprisaient ; et peut-être aussi était-ce là une manière de s’amuser aux dépens des Français, qui les méprisaient eux. Mais quelle qu’en soit la raison, ils vécurent durant deux ou trois ans sur la rive gauche, dans un dénuement insouciant, parmi les prostituées, les musiciens de jazz et les poètes homosexuels. Ils s’y lièrent d’amitié avec des personnages à la fois sombres et fous, tel ce peintre espagnol exalté qui s’ouvrit un jour une veine de la jambe afin d’achever son ultime tableau avec son propre sang.

Hemingway est parti sous d’autres cieux est extrait du recueil de portraits et reportages Sinatra a un rhume, traduit de l’anglais (États-Unis) par Michel Cordillot et paru aux éditions du sous-sol en 2014. © 2003 by Gay Talese. All rights reserved including the rights of reproduction in whole or in part in any form. © Éditions du sous-sol, Paris, 2014, pour la traduction française.

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